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Obscénité et vertu

La critique d'Excessif

3/5
obscenite_vign L'HISTOIRE :

AK, Ukrainien charismatique, partage à Londres un appartement avec Holly et Juliette. Chacun d'entre eux poursuit un rêve bien précis qui n'a pas grand-chose à voir avec leur quotidien.
AK veut être une star internationale de la chanson mais pour l'instant, il est gigolo sado-maso. Holly, veut être danseuse de ballet mais pour l'instant, elle travaille dans une boîte de strip-tease. Quant à Juliette, elle rêve de sauver des orphelins africains mais pour l'heure, elle est vendeuse dans une pharmacie et tente de récolter des pièces jaunes.
Les situations incongrues et cocasses s'enchaînent, toujours de façon comique. Pour pouvoir donner corps à leurs rêves, il leur faudra d'abord toucher le fond !

Madonna et le cinéma, ça ressemble à une histoire d’amour impossible. C’est surtout l’un des domaines dans lequel elle n’a pas encore convaincu. En tant qu’actrice, la star pop doit se mordre les doigts d’avoir loupé des occasions en or (des rôles intéressants dans Boxing Helena, de Jennifer Chambers Lynch et L'échelle de Jacob, d’Adrian Lyne). Par dépit, elle a laissé ses velléités d’actrice au vestiaire pour passer derrière la caméra. Obscénité et vertu, son premier long métrage, stimule la curiosité et ressemble en l’état à un petit film indépendant comme on en produit des tonnes. Il exalte des valeurs humanistes qui lui sont chères et rappelle à contre-courant des modes les plus cyniques que les plus belles histoires – où "les stars font les rêves et les rêves font les stars" pour emprunter la maxime de David Lynch dans INLAND EMPIRE – peuvent avoir lieu, ailleurs qu’à Hollywood (l’action se déroule à Londres). Un concentré pop léger comme une plume qui renseigne sur les humeurs créatrices de la Madonne.

OBSCENITE ET VERTU
Un film de Madonna
Avec Eugene Hutz, Vicky McClure, Holly Weston, Richard E. Grant, Stephen Graham, Ade, Olegar Fedoro, Francesca Kingdon, Clare Wilkie
Durée : 1h21
Date de sortie : 17 Septembre 2008

A l’heure où certains doutent de son intégrité musicale (son dernier album Hard Candy laisse à désirer de ce point de vue), Madonna devient réalisatrice le temps d’un long métrage qui à l’origine devait être conçu comme un court. Il se trouve qu’au cours de l’exercice, la star a pris suffisamment de plaisir pour avoir envie de développer la dramaturgie, les personnages, les situations. Pour son baptême, elle sait qu’elle est attendue au tournant non pas par ses fans mais par les cinéphiles qui résument le plus souvent son envie de faire du cinéma à de l’opportunisme. Dans le but de les rassurer, elle évite de paraître trop prétentieuse (pas de mise en scène tape-à-l’œil, pas d’utilisation de ses derniers tubes). Ce qui peut rassurer, c’est qu’elle ne considère visiblement pas le cinéma comme un robinet à promotion mais comme un vecteur pour exprimer sa sensibilité d’artiste plurielle et ainsi ses obsessions (la spiritualité, la transmission du savoir, la figure du père, la beauté cachée des marginaux).

A la surprise de ceux qui s’apprêtaient à lui tailler un méchant costard, Obscénité et vertu – dont il ne faut pas attendre une révélation ni même une révolution – se révèle presque attachant grâce à sa démarche étonnamment sincère. On aurait préféré plus d’obscénité et moins de vertu, d’autant que si Madonna avait raconté cette même histoire au début des années 90 pendant sa période Erotica, elle n’aurait pas la même allure. Idéalement, le scénario s’attache à trois protagonistes motivés par leurs passions et joue sur le décalage entre ce qu’ils sont au quotidien et ce qu’ils aimeraient être. On suit donc un émigré Ukrainien, sorte de grand dadais à la Tony Ward mal rasé et en voie de clochardisation, qui veut vivre de sa musique mais se contente d’être gigolo pour nourrir les fantasmes sadomaso de ses clients (un peu à la manière de Business is Business de Paul Verhoeven). Holly (Holly Weston) qui veut être danseuse dans un ballet prestigieux mais se rétame en voulant écraser un cafard avec sa ballerine et débarque dans une boîte de strip-tease. Juliette (Vicky Mcclure) qui rêve de sauver des orphelins africains mais se contente d’un job ennuyeux de vendeuse dans une pharmacie.


A travers eux, Madonna véhicule un message d’espoir naïf sous-entendant que tous les rêves sont possibles et qu’ils sont à portée de tous. Mais ils sont réalisables à condition d’être attentif aux autres. Avec autant de cucuterie que d’angélisme, elle donne trois clés fondamentales à respecter pour parvenir à cette réussite : apprendre à connaître sa sensibilité sans préjugé (l’attachement au poète homosexuel atteint de cécité) ; ne jamais désespérer même lorsque les maisons de disques vous rejettent (le narrateur ukrainien et sa découverte d’un milieu impitoyable) ; et apprendre des autres avant d’imposer ses propres règles (la jeune danseuse qui doit écouter ses consoeurs avant de devenir pro). On est plus dans la fable fantaisiste que dans la cruauté existentielle – à laquelle Madonna a dû être confrontée à ses débuts dans les années 80.

Son dernier album, Hard Candy, confirmait que derrière la chanteuse se cachait une business woman intransigeante. Son film vient rappeler que derrière la star se cache un cœur sensible. Le scénario respecte cette candeur-là – en parfaite adéquation avec les textes de ses chansons les plus légères – à défaut de privilégier les convictions politiques de Madonna – celles qu’elle a affichées au moment de l’album American Life, notamment sur la guerre en Irak. Beaucoup risquent d’être surpris – voire deçus – qu’elle n’ait pas choisi d’enfoncer le clou politique au cinéma. Mais Madonna n’a pas encore les moyens pour viser plus haut et reste à sa hauteur de débutante. Surtout, elle réussit à parler d’elle à chaque scène, sans le dire ouvertement. Construits sur son vécu, les trois personnages principaux incarnent ce qu’elle a été et ce qu’elle est. L’ukrainien étant le double de la Madonna sulfureuse des débuts ; Holly, la Madonna battante de toujours ; Juliette, la Madonna d’aujourd’hui, consciente du monde qui l’entoure. Elle les réunit en répétant un même plan où ils dorment dans une position fœtale. Comme s’ils étaient en pleine métamorphose. Ceux qui gravitent autour d’eux servent de faire-valoir et s’illustrent dans des situations comiques (le client et sa femme) ou plus tragiques (le pharmacien et sa femme). Si elle révèle un certain sens de l’humour, elle ne convainc pas encore dans la gestion des éléments périphériques.

La seule allusion explicite à Madonna est très contemporaine. En discothèque, un DJ enlève Erotica pour mettre Baby, gimme one more time, de Britney Spears. C’est juste un clin d’œil et après il n’y en aura plus (de la même façon qu’on ne verra jamais Madonna dans le champ de la caméra). En musique, elle a toujours su utiliser des jeunes pointures comme naguère Mirwais et aujourd’hui Pharell Williams pour se renouveler et faire parler d’elle. C’est l’un des secrets de sa longévité dans un milieu où l’on peut vous oublier du jour au lendemain. Elle ne résiste pas à la tentation d’utiliser la même formule au cinéma en soutenant Eugene Hutz, membre charismatique du groupe Gogol Bordello. Grâce à cette expérience, il pourrait bien devenir une valeur montante. La réalité – ou sa réalité à elle entre artistique et marketing – finit par gangrener la fiction et supprime tous les doutes que l'on pouvait avoir avant d'entrer dans la salle : Madonna a bien supervisé ce film de A jusqu’à Z.

Romain Le Vern








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