L'HISTOIRE : Vous avez déjà entendu parler de Bruce LaBruce ? Ce cinéaste canadien underground qui réalise des films pornographiques à petits budgets avec des messages politiques et des scènes de sexe explicites ? Si non, alors sachez juste que ses films divisent à la simple lecture de leurs synopsis. Une fois projetés sur grand écran, ils divisent encore plus violemment ceux qui ont osé les voir. Ce qui ne lui fait pas beaucoup de monde à l’arrivée pour célébrer ce talent singulièrement singulier. La raison pour laquelle Bruce pas brute dérange vient de ses sujets (l’homosexualité traitée sans clichés, avec ses fantasmes) mais surtout de ses provocations punks impossibles pour certains, souvent désamorcées par un humour de dernière minute. Cet artiste appartient au cercle – restreint – des artistes transgressifs qui adorent disséquer les tabous, les pulsions et autres obsessions inavouables de leurs contemporains.
En surface, Otto; or up with dead people raconte l’histoire d’un pauvre zombie qui au gré de ses rencontres finit par croiser le chemin d’une réalisatrice cintrée à la recherche de la nouvelle star pour jouer dans un film de zombie porno. De quoi avoir peur? Un peu. Mais à travers cet argument répulsif, Bruce La Bruce utilise un principe toujours aussi vivace, proche du Moi, Zombie, chronique d’une douleur d’Andrew Parkinson: montrer ce que l’on ne montre jamais dans les films de zombie et transformer ce qui appartient au film de genre en vrai film punk sans compromission (les affects hardcore passent avant des codes). Ainsi, on n’est pas tellement surpris que le récit tienne à la fois de la réflexion philosophique, de la parodie underground, de la satire sociale, de la quête identitaire et de la pornographie fantastique. En résulte une fable moderne sur la solitude, le vide qui consume du dedans, la perte de soi dans un monde anonyme. Par-dessus tout, le personnage d’Otto s’avère quant à lui une métaphore du Sida (son corps étant de plus en plus tuméfié et tâché de sang). Sur seulement une heure trente, le programme est lourd d’autant que la plupart des scènes se partagent entre baise crue, casting/tournage d’un film de zombie X et errance mélancolique. Mais la bonne nouvelle, c’est que tous les sujets sont traités avec légèreté, sans chercher à tester les résistances du spectateur.
La première surprise, c’est que l’action ne se focalise pas uniquement sur l’électron libre Otto et essaye de faire vivre des personnages secondaires à travers lui. Ils sont tous allemands mais s’expriment en anglais. Cette démarche n’est pas étonnante de la part du réalisateur, très attaché aux excentriques. Parmi eux, une cinéaste lesbienne réactionnaire qui a une conception très personnelle de l’art. Selon elle, la vie ne vaut d’être vécue que si on gerbe ses tripes devant une caméra. Sa petite amie – sans doute fantasmée – est restée figée dans l’époque du muet (elle ne s’exprime qu’en intertitres et à chaque fois qu’elle apparaît, LaBruce a recours au noir et blanc). On peut aussi la voir comme un double fantôme de la réalisatrice, servant ainsi à créer un lien entre deux époques cinématographiques où les moeurs sexuelles n'étaient pas les mêmes. Impossible de ne pas faire d’analogie avec Bruce La Bruce himself – qui n’avait rien tourné depuis quatre ans – et plus précisément au réalisateur de films X qu’il incarnait dans son précédent Super 8 ½. Il était au centre d’un documentaire monté par une cinéaste lesbienne (Liza LaMonica).
Grâce à ce fourmillement, le film se métamorphose en errance métafilmique où le cinéaste utilise différentes sources d’images et de sons pour mélanger les époques. Comme souvent chez lui – dans Hustler White, le personnage principal s’appelait Jürgen Anger –, les prénoms de ses personnages peuvent créer des correspondances cinéphiles (Fritz, Otto). Mais contrairement à ce qui pouvait se produire avant, il n’y a pas les ombres tutélaires de Genet, Kern, Lunch ou Anger. Par ailleurs – et cela peut rassurer ceux qui avaient été effrayés par Skin Gang –, il semble avoir mis de côté les outrances visuelles trop chargées pour tenter d’ouvrir une brèche moins agressive. Dans les défauts, on reprochera le gros point noir: un parallèle primesautier entre le trajet incertain de Otto et celui sans aspérité d'un couple arborant une sexualité épanouie. A moins de le considérer d’un point de vue comique, il alourdit inutilement le propos et ne fonctionne pas aussi bien que dans Hustler White où les notions de fantasme trash et de romantisme mièvre étaient inféodées au sujet lui-même. Ce couple sert à montrer ce que Otto serait devenu s’il n’avait pas été un zombie, en même temps qu’il résume ce que l’on ne saura jamais: son passé. L’important n’est pas de savoir d’où il vient mais où il va. La structure un peu artificielle qui emprunte celle du road-movie a les qualités de ses défauts et peut ménager des surprises (d'où quelques ruptures de ton déroutantes).
Pour donner un exemple: un plan où Otto a dévoré son amant de passage évoque les clichés que Bruce LaBruce réalisait à la fin des années 90 où des hommes posaient avec leur sexe turgescent dans la main, munis de têtes de cochons posés sur leurs visages humains. Mais là où il y a dix ans, il aurait choisi de tout montrer en gros plans complaisants, Bruce préfère le hors champ et utilise le montage pour suggérer ce que à l’époque il avait tant besoin de montrer. C’est tout Bruce LaBruce en un film-somme expiatoire qui prend la forme d’un arc-en-ciel apaisé (image finale en signe de renouvellement?), dépourvu de toute sa hargne usuelle mais armé d’un désespoir poli et tragi-comique qui lui sied tout aussi bien. Ceux qui ne connaissent pas ce cinéma-là risquent malgré tout de regarder ça avec les yeux exorbités en se demandant s’ils ne sont pas tombés dans la quatrième dimension. Les fans de toujours, clients de sa poésie accidentelle, sauront reconnaître chez cet auteur une intégrité et une cohérence jamais dilapidées avec le temps. Il n’a surtout jamais oublié que le bon goût était l’ennemi de la créativité.APRES JEAN-FRANCOIS DAVY, FABRICE DU WELZ ET KARIN VIARD, C'EST AU TOUR DU REALISATEUR BRUCE LABRUCE, INVITE A "L'ETRANGE FESTIVAL" POUR PRESENTER UNE CARTE BLANCHE, DE FIGURER DANS NOTRE RUBRIQUE ...