Marina, fille seule et triste, gagne un voyage pour deux à la Playa Salamandra, destination paradisiaque. Elle devrait se réjouir, considérer que cela lui permettra probablement de donner un peu de répit à la morosité de son quotidien. Mais les grands yeux noirs de Marina ne s’illuminent que vaguement, elle se sentirait presque gênée d’avoir reçu ce prix. Car le voyage est pour deux, et Marina ne voit vraiment pas qui pourrait faire office de numéro deux. Sa sœur, si elle acceptait, préférerait partir avec son mari, espérant par là sauver son couple. Les quelques rares numéros de téléphone peuplant l’agenda de Marina sont ceux d’anciennes amies disparues. Et puis, il y a Victor qui débarque. Il se souvient d’elle, elle non. Elle lui propose quand même de l’accompagner à Playa Salamandra. Victor est un être aussi solitaire que Marina, sans doute un peu plus niais aussi. Ils décident, avant de partir en vacances ensemble, de faire peu à peu connaissance. Pique-nique, bar, danse… Grande avancée déjà dans leur relation, et la première fois qu’ils atteignent, l’un comme l’autre, ce stade d’intimité, avec qui que ce soit. Ils en sont troublés. En réalité, ils se perdent progressivement dans un gouffre d’angoisse lorsqu’ils s’aperçoivent qu’ils sont, l’un et l’autre, leur propre miroir : aussi seuls l’un que l’autre, aussi imprégnés de tristesse, d’incapacité à être heureux, et encore plus quand ils sont accompagnés.
LES PAUPIERES BLEUESUn film d’Ernesto Contreras
Avec Cecilia Suarez, Tiare Scanda, Andrés Montiel
Durée : 1h45
Date de sortie : 14 novembre 2007Ernesto Contreras filme à merveille cette peur de l’autre, le vide absolu de sentiments qui caractérise ces deux êtres décharnés, îlots paumés de Mexico… Il les montre dans ce qu’ils ont de tragique, au creux de leur intimité : quand plaisir rime avec solitude, quand l’amour ne parvient pas à dépasser le stade de l’imagination, celui de l’écran noir d’une salle de cinéma, des images qui l’animent. Ce que raconte le cinéma –l’amour, les relations humaines, les sentiments, aussi divers soient-ils - ne semble constituer, pour Ernesto Contreras, qu’une utopie, un inaccessible, un désir que le réel ne peut assouvir, une soif d’amour et d’idylle à laquelle s’agrippent les idéalistes. Marina et Victor sont sans doute tombés amoureux de l’amour comme d’une chimère ; dès lors l’alchimie ne naîtra jamais aussi facilement qu’ils semblaient l’espérer, entre eux.
Les paupières bleues sont les leurs, celles dont le réalisateur recouvre sa caméra : ces couleurs oniriques, ces plans mélancoliques au cadre très composé, cette image saturée d’azur, celui du rêve, du mirage… Grâce au pathétique de la solitude des deux amants ratés, le cinéaste parvient brillamment à briser les conventions scénaristiques de la comédie romantique, sans jamais perdre son humour incisif ni un ton d’une tendresse que l’on pourrait qualifier de rafraîchissante, au regard de la quantité de poncifs habilement écartés… Victor est un enfant, les plus doux moment de sa vie sont ceux qu’il a vécus au lycée, et il se souvient comme hier des noms de ceux qui peuplaient sa classe. Pour lui, le temps s’est arrêté de couler depuis ; Marina est la petite amie qu’il aurait dû rencontrer à 15 ans. Elle aussi est d’une monotonie époustouflante.
Deux antihéros, donc. Et, si
Les Paupières bleues n’est pas un film croupi d’ennui comme le scénario aurait pu le laisser envisager, c’est que la manière de filmer d’Ernesto Contreras est d’une poésie rare et précieuse, de celles qui font doucement rire : de Marina, de Victor, de nous, spectateurs parfois seuls aussi, et pitoyables… Les acteurs – Cecilia Suarez et Enrique Arreola, interprètent à merveille Marina et Victor, leur conférant le charisme indispensable à l’installation d’une empathie avec le spectateur. Ils ont le regard triste des esseulés, les gestes absurdes et maladroits des canards gris.
Les Paupières bleues est un film que l’étrangeté, un regard poétique et impitoyable rendent inclassable. Véritable allégorie à la gloire des solitaires de toutes les grandes cités de cette terre, il se pose en antithèse à la flopée des innombrables comédies romantiques traditionnelles. Et, rien que pour cela, il mérite qu’on lui prête attention…
Mathilde Durieux