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Peur(s) du noir

La critique d'Excessif

3/5
peurs_du_noir L'HISTOIRE : Les enfants ont peur du noir, mais beaucoup d'adultes aussi ! L'obscurité empêche de voir, on peut alors se convaincre de la présence de bêtes, d'insectes ou de tous êtres malveillants. Dans le langage populaire, on a des idées noires, on vit dans une misère noire ou encore nous avons de noirs pressentiments... Cette sensation d'inquiétude rattachée au noit remonte à la nuit des temps. Blutch, Charles Burns, Marie Caillou, Pierre di Sciullo, Jerry Kramsky, Lorenzo Mattotti, Richard McGuire, Michel Pirus et Romain Slocombe, remontant le fil de leurs terreurs, ont accepté d'animer leurs dessins et de leur insuffler avec leur style unique le rythme de leurs cauchemars.
Avouez-le, vous avez peur du noir. Avouez que la seule pensée de vous abandonner à l’obscurité d’une cage d’escalier ou d’une nuit sans étoiles vous terrifie. Comment expliquer alors le confort rassurant des salles obscures, alors que celles-ci vont vous confronter pour votre plus grand plaisir à votre hantise la plus primale ?

PEUR[S] DU NOIR
Un film collectif d’animation de Blutch, Charles Burns, Marie Caillou, Pierre Disciullo, Lorenzo Mattotti, Richard McGuire
Direction artistique : Etienne Robial
Durée : 1h25
Date de sortie : 13 Février 2008


Projet en développement depuis 2003, Peur[s] du noir réunit pour le plus grand bonheur des amateurs de bandes dessinées et autres médias périphériques au 9ème art , six courts métrages ayant pour thème commun l’étude des peurs découlant de l’obscurité. Six univers aussi différents graphiquement que propices à l’exploration d’une peur ancestrale, regroupés dans un tout miraculeusement homogène par le directeur artistique Etienne Robial, bien connu pour ses habillages artistiques (directeur artistique du groupe Canal+, on lui doit de nombreux logos devenus populaires tels que ceux de la chaîne cryptée, ainsi que ceux du PSG, de la Sept, de I Télévision ou encore de M6…).

C’est d’ailleurs un retour aux sources pour le designer, celui-ci ayant débuté dans la bande dessinée (notamment avec la création du logo du journal Métal hurlant) et ayant co-fondé avec son épouse, la dessinatrice Florence Cestac, les éditions Futuropolis (depuis cédées à Gallimard dont elles sont une collection spécifique). Au delà d’une ouverture de son fait bien reconnaissable qui pourrait d’ailleurs faire office de 6ème sketch tant sa mise en musique provoque d’amblée des frissons propres à une expérience en salle, Peur[s] du noir nous propose de visiter la face sombre de six auteurs connus pour leur patte graphique hors du commun.


Le métrage débute ainsi avec la participation de l’artiste Blutch (Sunnymoon, le petit Christian), connu pour son style vivant proche du croquis léché, avec une passion pour l’anatomie féminine et la danse qu’il illustre magnifiquement. L’auteur fait d’ailleurs ici ses armes dans le cinéma d’animation et nous livre un traité viscéral sur la cruauté humaine et ses instruments incontrôlables, en reproduisant le sadisme d’un bourgeois imbu de lui-même prenant plaisir à lâcher des molosses sur de jeunes hères sans le sous. Chaque séquence de ce métrage étant disséminée tout au long du collectif, distillant sa violence afin de mieux nous en faire apprécier l’impact, la première partie de ce segment laisse la place à la participation de Charles Burns (Black Hole). Et pour le novice de goûter à un second choc visuel.


Car à l’image des collectifs japonais que le film rappelle par son étalage de talents (comme Robot Carnivale ou Manie Manie no monogatari), Peur[s] du noir fait partager aux spectateurs des univers aussi denses que visuellement aux antipodes. Le trait épais de Burns fait ainsi suite à celui, broussailleux de Blutch, et s’ensuivent les divagations d’art moderne de Pierre di Scullio, le style à forte influence japonaise de Marie Caillou, le trait précieux de Lorenzo Mattotti et les concepts sombres et terrifiants de Richard McGuire. Et même si certains s’en sortent avec plus de facilité que d’autres (les parties de McGuire et de Marie Caillou sont proprement hallucinantes), chaque segment contient une âme véritable et des partis pris remarquables.


Entre les peurs nostalgiques de contrées exotiques, celles issues de la passion insectes et de l’irrémédiable solitude, de fantômes culturels ancestraux ou encore les divagations existentialistes d’une citoyenne de société moderne dont la bien pensante morale personnifie autant qu’elle déstabilise, nombreuses sont les facettes d’une obscurité ici abordée avec une justesse lucide qui frappe souvent droit au but. Qu’il s’agisse d’animation 3D, Flash, ou traditionnelle, les techniques elles aussi contribuent à faire du film une véritable œuvre d’art audiovisuelle. On sera d’ailleurs particulièrement saisi par le travail opéré tant dans la qualité de cette animation que par les concepts utilisés (l’utilisation de monochromie du dernier segment est tout simplement bluffante).

Doublé par des interprètes aussi exceptionnels qu’hétéroclites, allant de Arthur H à Nicole Garcia en passant par Guillaume Depardieu, Christian Hecq, François Creton et Louisa Pili, le film arrive à happer l’audience à tel point que lorsque s’arrête la berceuse macabre, la descente en devient presque douloureuse. Aussi conceptuelle que viscérale, et dont la réussite comblera l’attente des curieux autant que des initiés, Peur[s] du noir s’impose ainsi comme un ovni immanquable pour tous les amateurs d’expériences uniques et dérangeantes, ce malgré quelques rares faux pas (Aura Atika toujours insupportable, le sketch de Bruns tire un peu sur la longueur). Une réussite.


David Brami


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