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Phénomènes

La critique d'Excessif

3/5
the_happening_usposter L'HISTOIRE :

Surgi de nulle part, le phénomène frappe sans discernement. Il n'y a aucun signe avant-coureur. En quelques minutes, des dizaines, des centaines de gens meurent dans des circonstances étranges, terrifiantes, totalement incompréhensibles. Qu'est-ce qui provoque ce bouleversement radical et soudain du comportement humain ? Est-ce une nouvelle forme d'attaque terroriste, une expérience qui a mal tourné, une arme toxique diabolique, un virus qui a échappé à tout contrôle ? Et comment cette menace se propage-t-elle ? Par l'air, par l'eau, ou autrement ?
Pour Elliot Moore, professeur de sciences dans un lycée de Philadelphie, ce qui compte est d'abord d'échapper à ce phénomène aussi mystérieux que mortel. Avec sa femme, Alma, ils fuient en compagnie d'un ami, professeur de mathématiques, et de sa fille de huit ans.
Très vite, il devient évident que personne n'est plus en sécurité nulle part. Il n'y a aucun moyen d'échapper à ce tueur invisible et implacable.
Pour avoir une mince chance de survivre, Elliot et les siens doivent à tout prix comprendre la véritable nature du phénomène, et découvrir ce qui a déchaîné cette force qui menace l'avenir même de l'espèce humaine...

   

Site officiel

 

Produit par la Fox, Phénomènes, nouveau long métrage du très controversé M. Night Shyamalan, suit un couple en crise, accompagné d’une petite fille sans défense, dans une Amérique paranoïaque qui a perdu toutes ses sacro-saintes valeurs face à une menace indéterminée. Les monstres n’appartiennent plus à un bestiaire imaginaire, ils ont désormais un visage bien humain. Pour rassurer ses détracteurs officiels, Shyamalan a arrêté de se comporter comme un gourou donneur de leçon, un Dieu manipulateur ou un petit enfant. Après s’être mangé un méchant coup de poing dans la tronche avec La jeune fille de l’eau, il est devenu un adulte rongé par le pessimisme, conscient que l’entraide humaine est désormais bannie. Comme toujours chez lui, l’intérêt réside dans l’atmosphère délétère: il propose dans Phénomènes une vision apocalyptique de fin du monde sans héroïsme, sans idéaux et (presque) sans fantastique. Le résultat est boiteux: visuellement sublime (comme toujours avec lui) avec une précision géométrique des cadres et une manière bien à lui de placer les personnages dans les plans pour les mettre en valeur, instiller l’inquiétude ou adopter un point de vue; mais, ambigu sur le fond, entre invraisemblable vérité, conformisme rampant, échec assumé et révolution sourde. Quoiqu'il en soit, un objet passionnant.

PHENOMENES
Un film de M. Night Shyamalan
Avec Mark Wahlberg, Zooey Deschanel, Spencer Breslin, John Leguizamo, Betty Buckley, Frank Collison, Victoria Clark
Date de sortie : 11 juin 2008


On le sait, depuis ses débuts, M. Night Shyamalan construit des histoires essentiellement basées sur le réalisme fantastique où un événement extraordinaire contamine un contexte ordinaire. Phénomènes, son dernier long métrage, répond à cette logique mais de manière moins évidente. Il faut dire qu’il arrive après La jeune fille de l’eau, suicide artistique sublime et échec commercial foudroyant, où Shyamalan flinguait l’assurance de ses plans, chahutait ses ficelles narratives et déconstruisait totalement ce qui faisait son style impassible en prenant des risques monstrueux. Tel un narrateur dépressif, il posait une question claire au spectateur: est-ce que les histoires les plus naïves et merveilleuses peuvent encore séduire un public aujourd’hui rompu aux productions les plus cyniques? C’était à la fois un appel à l’aide, une confession égotiste et une horrible désillusion. Phénomènes arrive au moment où tous ses fans, extatiques devant Sixième Sens, Incassable et dans une moindre mesure Signes, pensent avoir fait le tour de sa petite boutique des horreurs. Il ne faut pas se fier aux apparences : Shyamalan n’a jamais été aussi intéressant que dans cet état de fragilité, guidé par le doute et moins par ses certitudes de savoir, incapable de dire si oui ou non le cinéma peut encore faire rêver. Ce qui frappe au prime abord dans Phénomènes, c’est que Shyamalan ne cherche plus à parler de fantômes, de super héros, d’extra-terrestres ou de sirènes mais bel et bien d’hommes et de femmes comme les autres, paumés dans ce qui s’annonce comme une fin du monde imminente. A l'image du cinéaste, les personnages sont au cœur d’une attaque mystérieuse inexpliquée et inexplicable sans pouvoir fournir d'explication (la vérité est ailleurs).


Comme il est incorrigible, Shyamalan adopte l’hypothèse de Hitchcock dans Les oiseaux (une revanche de la nature sur l’homme). Ici, les Américains post-11 septembre ne sont plus armés de bonnes intentions, ont peur des autres ((les gens se suicident sans raison apparente; la population pense immédiatement à une attaque terroriste). Dans la seconde partie, les personnages principaux (le couple Wahlberg-Deschanel et la petite fille) évoluent en pleine nature et font de mauvaises rencontres avec des individus louches, écrasés par la démence, la peur et la solitude (un homme cloîtré chez lui que l’on ne verra qu’à travers une silhouette menaçante; une femme qui sirote une citronnade et cache des blessures incurables qui ont bousillé sa raison). Ironiquement, la progression dramatique de Phénomènes emprunte la démarche inverse de La jeune fille de l’eau où les habitants d’une résidence mettaient en commun leurs efforts pour sauver une créature magnifique et ravivaient la part de rêve qu’ils avaient perdue. C’était surtout un film contaminé par le spleen de son créateur largué par Disney et paumé chez Warner. Pour le coup, Phénomènes prend les atours d’un film de commande moins personnel, même s’il porte l’empreinte de son auteur jusque dans la sacralisation des moments les plus infimes (le dernier regard de John Leguizamo qui se sépare de sa fille, filmé au ralenti).


Comme l’était Signes, Phénomènes se veut une tentative de science-fiction à la fois ésotérique et commerciale. A travers une intrigue qui pourrait évoquer Body Snatchers, M. Night Shyamalan montre comment un personnage scientifique, qui n’a rien d’un super-héros fondu dans la masse, perd tous ses repères rationnels lorsqu’il est confronté à une catastrophe naturelle. Une scène cruciale où il est partagé entre l’action et la réflexion détermine son évolution. Toute la catastrophe est résumée à travers le prisme intime d’un couple en pleine déconfiture affective qui se retrouve après avoir traversé des épreuves homériques. Au gré de son intrigue, Shyamalan raconte la réunion d’une famille nucléaire: un homme aveuglé par les sciences, une femme rongée par l’ennui menant une double vie et une gamine dont le père et la mère sont portés disparus. Au-delà des oripeaux, il s’agit donc d’un film d’amour dans lequel un couple en crise ressoude le ciment affectif et préfigure un avenir incertain. Un film d’amour sur le manque d’amour. Finalement, c’est la même histoire que Signes, premier film post-11 Septembre de Shyamalan, où les membres d’une famille devaient se retrouver pour contrer le poids de la mort. Mais sur un mode moins convaincant, avec la même dimension spirituelle, sans toutefois le vernis «bondieusard» que certains pourraient décrypter de mauvaise humeur (il est moins question de religion que de foi des sentiments).


Le prétexte ésotérique apparaît donc comme une matrice fictionnelle purement métaphorique. Pour les personnages, il marque le besoin vital de se retrouver à une heure où toutes les menaces, surtout écologiques, pèsent sur le monde. Les personnages de Mark Wahlberg et Zoe Deschanel sont privés de tout contact physique, regardent l’un ou l’autre pleurer de loin, communiquent à travers des murs. Et chacun de leurs gestes possède une importance capitale. D’où ce gros plan sur deux mains qui se prennent (la femme et la petite fille) comme pour sceller une confiance aveugle voire symboliser un engagement. Si Shyamalan se cogne à des conventions science-fictionnelles déjà mises en place, ce n’est manifestement pas ici qu’il prend du plaisir et c’est dans ce domaine qu’il convainc le moins, malgré une introduction impressionnante. A ce titre, la résolution finale est résolument bâclée et fonctionne comme un cliffhanger – un peu à la manière d’Incassable dont on pourrait attendre une suite. Non seulement pour déjouer ses propres codes (l’attendu twist qui le caractérise depuis Sixième Sens et a trouvé ses limites avec Le Village) mais aussi pour tomber dans un cul de sac. Encore une fois, il utilise la télévision pour répondre aux questions que le spectateur se pose (pourquoi? Comment?). Même si l’action se déroule essentiellement en extérieur (ce qui n’est pas si fréquent chez Shyamalan), tout ce qui se passe ailleurs et autour est perçu à travers un écran de télévision. Lui, ce qui l’intéresse, ce n’est pas de jouer la carte du spectaculaire sanguinolent (comme le laissait sous-tendre la bande-annonce) et filmer des monuments en ruine (l’accident ferroviaire suggéré dans Incassable par une utilisation consommée du hors champ et du montage le révélait déjà), mais de montrer des êtres fanés qui retrouvent le sens d’une vie blasée. Point barre.


Le seul problème, c’est que cette formule, qui traduit une intelligence de cinéma assez phénoménale, est au service d’un scénario calibré jusqu’à l’os que Shyamalan essaye comme il peut de transcender. Il suffit juste de voir des scènes à teneur grotesque (un quidam qui se fait bouffer les bras par des lions, les personnages qui arpentent les corridors d’une maison vide), comme on pouvait en voir des tonnes dans Signes sans que ce soit gênant (la première apparition de l’extra-terrestre sur une vidéo amateur). Dans sa quête d’une invraisemblable vérité (l’effroi naît toujours de ce qui nous dépasse), Shyamalan, qui aime raconter des histoires à dormir debout, témoigne plus que jamais un humour et un esprit d’autodérision qui ne nuit pas à la tension mélodramatique du récit. La preuve, les regards que les comédiens s’échangent sont toujours aussi beaux et déchirants. En retrouvant les vertus classiques du grand cinéma américain (Hitchcock, Spielberg ou même Don Siegel), le film condense avec une vraie retenue une épaisseur dramatique où Grand Guignol devient synonyme de folie baroque et s’appuie sur une mise en scène limpide et classieuse, d’une extrême finesse plastique. Un cinéma à l’ancienne, beau et simple, qui peut paraître totalement obsolète, artificiel ou arrogant mais dont la puissance formelle (la composition des plans, les axes de caméra) le place au-dessus de tout ce que l’on a pu voir cette année en terme de mise en scène. On peut y voir une réponse inconsciente à la manière dont le fantastique aujourd'hui se fait bouffer par le modernisme Youtube (Cloverfield, REC, Diary of the dead). As usual, le sublime score de James Newton Howard illustre magistralement les états d'âme des personnages. Et puis, il y a ces regards, ces putains de regards de cinéma, comme peu en proposent (et tant pis si Mark Wahlberg et surtout Zoeey Deschanel ne sont pas crédibles). Toute cette science précise, nourrie d’éclats rutilants, ridiculise les faiblesses (et dieu sait si elles sont nombreuses dans Phénomènes!) et compose la mécanique assurée d’un grand artiste. A défaut d'être une oeuvre révolutionnaire, Phénomènes ressemble grosso modo à une démonstration de savoir-faire technique. Ça ne va pas plus loin mais c’est déjà beaucoup.

Romain Le Vern



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