L'HISTOIRE : Un jeune garçon du nom de Pierre vit à la campagne avec son grand père. C'est un enfant solitaire, timide et réservé. Il se fait souvent rosser par les deux chasseurs du village. Bravant les interdits, Pierre réussit à ouvrir la porte de son jardin en lisière de forêt. Son seul ami, un canard intrépide, en profite pour jouer à glisser sur l'étang gelé en compagnie d'un oiseau farceur. Insouciant, Pierre ne se doute pas que le loup l'observe, prêt à bondir pour le dévorer. C'est finalement le canard qui se fait gober tout cru. Pierre ne se dégonfle pas et décide, à l'aide d'une corde, de capturer le dangereux loup.
Le film dépasse le simple exercice de style purement illustratif pour déployer un jeu tout en grâce et en finesse.
On se dit que le film d'animation traditionnel en stop-motion a encore de beaux jours devant lui lorsqu'on découvre avec émerveillement Pierre et Le Loup. Couronné par de nombreuses récompenses, dont le prestigieux Oscar du meilleur court-métrage étranger, ce film d'animation entièrement musical propose une interprétation libre de l'œuvre intemporelle de Prokofiev. En faisant le choix de ne pas intégrer la voix off, Suzie Templeton préfère que l'animation guide l'imaginaire du spectateur. Le film dépasse le simple exercice de style purement illustratif pour déployer un jeu tout en grâce et en finesse. Chaque instrument est personnifié à l'écran par les principaux acteurs du conte musical, entraînant le spectateur dans un monde lyrique où chaque émotion procurée par la musique fait corps avec la progression des personnages. Avec Pierre et le Loup, petits et grands prennent part à cette relation complexe entre un enfant et une bête sauvage qui touche à l'universelle.

D'emblée, on est subjugué devant la finesse des traits des personnages, ainsi que la richesse de la production design qui nous en met plein les yeux. Le court-métrage marie avec brio le style des personnages issus des films d'animation russes à celui des créateurs occidentaux comme Henry Selick. À ce titre, le visage et les mains du grand-père sont saisissants de réalisme. Suzie Templeton réussit à obtenir des plans dynamiques et très cinématographiques grâce à la légèreté des appareils-photos numériques. On est à mille lieues de la platitude d'une action se déroulant sur un unique plan mis en scène de manière frontale (comme c'est trop souvent le cas dans les courts-métrages en stop-frame model animation). La réalisatrice joue habilement avec les différentes échelles de plans ainsi que la scénographie du décor pour pénétrer au cœur de l'action et capter au plus près les textures, les attitudes et les gestes des personnages. Les marionnettes mesurant une trentaine de centimètres sur le plateau de tournage, le degré de détails est tel qu'on découvre ébahi des très gros plans qui humanisent encore plus les protagonistes de l'histoire. Et que dire des plans d'ensemble, à l'image de cette forêt merveilleuse et gigantesque. La maquette mesure 22 mètres de long sur 16 de large. Elle dispose de 1700 arbres, sans compter les milliers de buissons, plantes et pierres. Cinq longues années de dur labeur et de pugnacité ont été nécessaires pour réaliser le film.
Le numérique intervenant uniquement à la prise de vue, le principal défi était d'insuffler la vie à ces personnages sans l'utilisation d'images de synthèse. C'est à ce moment que la musique de Prokofiev intervient de manière magistrale. Chaque instrument étant personnifié, selon l'intensité et la musicalité de la composition, le visage monotone et inexpressif de Pierre déploie subitement une palette d'émotions qui fluctue en fonction des événements qui se déroulent l'écran. La relation complexe entre Pierre et le Loup se gorge d'émotions rares qui émerveilleront petits et grands. L'espace sonore est stratifié par différentes nappes musicales où prend place chaque instrument : on retrouve le quatuor à cordes pour Pierre, la flûte pour l'oiseau, le hautbois qui correspond au canard, la clarinette pour le chat, le basson pour le grand-père et enfin, le cor incarnant le loup.

Suzie Templeton revisite le conte musical de Prokofiev avec pertinence notamment dans son final moins naïf que l'original avec ce jeune héros qui réussit tout seul à capturer le loup, là où les adultes ont échoué. Avec son grand-père, ils conduisent l'animal en ville. Pierre est fier d'avoir capturé le loup contrairement aux chasseurs qui n'ont été que des lâches. Mais au lieu de le livrer au zoo, devant les cris et les moqueries subis par le loup, Pierre décide de libérer la bête sauvage. Elle fait quelques pas à ses côtés au beau milieu de la foule abasourdie pour enfin s'enfuir et regagner la forêt. L'animal ne finira pas sa vie dans une cage, derrière des barreaux. Le film réussit à proposer un scénario à double niveau, à la fois pour les enfants et pour les adultes. Il exploite les craintes enfantines, la fascination de l'animal sauvage, mais aussi la confiance en soi d'un jeune garçon timide et réservé qui découvre sa force et son honnêteté vis-à-vis des animaux sauvages et des hommes.