Après
Le château ambulant qui avait légèrement déçu les fans de la première heure (tout en restant d’un standard assez élevé), Hayao Miyazaki oublie les narrations trop complexes pour revenir à plus de simplicité et de limpidité avec
Ponyo sur la falaise. Il s’est très librement inspiré de "La Petite Sirène" d'Andersen en se basant sur des aquarelles, comme Isao Takahata pour
Mes voisins les Yamada - tentative qui l'avait pourtant laissé sceptique - et détaille avec précision un univers sous-marin fourmillant de détails et de créatures polymorphes. Pour cela, il continue d'utiliser la 2D, comme un acte de foi et de résistance face aux films d’animation actuels, presque tous en images de synthèse. A l'arrivée, ce nouveau film d'animation sait être à la fois beau, drôle, fou, émouvant, aventureux et compréhensible par tous. Une nouvelle fois, il exprime des préoccupations évoquées dans les précédents films de Miyazaki, mais la surprise réside aussi dans une volonté de renouvellement. Au-delà des thématiques et des prouesses techniques, un émerveillement constant, épuisant de beauté et de perfection. Mais on le savait déjà avant d'entrer dans la salle.
L’action de
Ponyo sur la falaise ne se déroule pas dans les airs, mais dans une ville portuaire et insulaire (la mer remplace le ciel comme espace de liberté). Beau paradoxe : Hayao Miyazaki réussit à prendre de la hauteur en fréquentant les profondeurs de l'océan et à atteindre la même dimension stratosphérique. A tel point que l’équilibre entre les forces de la nature s’en trouve bouleversé. Désormais, il n'est plus nécessaire de voler pour s'évader ou rêver. Auparavant, c’était l’inverse. Dans
Le château dans le ciel, Pazu rencontrait une princesse porteuse d’une pierre qui la soustrayait aux lois de la pesanteur et découvrait une fabuleuse cité flottant dans le ciel. Dans
Kiki, la petite sorcière, une adolescente utilisait ses pouvoirs pour voler dans les airs et affronter le monde. Dans
Porco Rosso, le héros était un cochon aviateur. Cette fois, Ponyo est une princesse poisson rouge au regard espiègle, victime d’un chalutier, qui échoue entre les mains de Sosuke, un garçon de cinq ans, qui vit seul avec sa mère en haut d’une falaise qui surplombe l’île.
Rapidement, on est tenté de rapprocher Sosuke des enfants de
Mon voisin Totoro qui rencontraient une créature fantastique leur permettant de faire des voyages extraordinaires. Mais
Ponyo sur la falaise peut se voir comme une histoire d'amour à hauteur d'enfant qui passe par différentes étapes (la rencontre, la séparation, les retrouvailles, l'accomplissement). Pour que le spectateur soit en condition, la scène d’ouverture plonge au propre comme au figuré dans un ballet nautique éblouissant. La symphonie des images et des sons fait que l'on oublie tout. L’univers est féérique et rassurant, mais il doit être préservé. L’engagement écologique de Miyazaki invite à prendre conscience de l’espace et du temps, en rappelant que nous sommes responsables de la façon dont nous modifions notre environnement. Fujimoto, le père de Ponyo, est un ancien humain devenu sorcier qui vit dans l'océan. Au départ, il est présenté comme potentiellement dangereux, mais il agit plus pour protéger les siens que pour s’en prendre aux humains qu’il a cherché à fuir.
Ce personnage résume à lui-seul l’approche de Miyazaki qui se situe aux antipodes de la pensée cartésienne, notamment dans son refus du manichéisme. L’homme a beau être désigné comme un générateur de déséquilibres, il est aussi une somme indissociable de défauts et de qualités. Dans Ponyo sur la falaise, Miyazaki continue de montrer des amis et des ennemis, des alliances qui se font et se défont selon les intérêts et les motivations. De la même façon, les passages les plus inquiétants (le déchaînement des vagues) sont désamorcés par la ténacité et la bravoure de Ponyo qui marche sur l’eau (l’image est mémorable). Dans un second temps, il y a chez les personnages principaux une volonté de rétablir une harmonie entre les hommes et la nature - référence à la culture japonaise animiste (les déesses et les esprits se trouvent dans la mer) mais aussi entre les générations (la jeunesse et la vieillesse). Idéalement, Miyazaki a actualisé sa thématique en évoquant le Tsunami et en soulignant la nécessité d’entraide et de solidarité. Ensemble, Ponyo et Sosuke appellent au respect de l’environnement et des êtres.
A tous les niveaux, le résultat est d’une cohérence inouïe. Il faut louer la rapidité d’exécution pour un Miyazaki (seulement deux ans), soutenu par Joe Hisaishi à la bande-son et Toshio Suzuki à la production. Autrement, mais ce n’est pas une nouveauté, les images sont si fortes qu’elles donnent tout leur sens à l’idée d’animation. D’abord parce qu’il aurait été impossible de représenter autrement tout ce qui se passe. Mais au-delà de la simple technique, l’animation remplit véritablement sa fonction en donnant vie aux personnages au point d’établir entre eux et le spectateur une affection durable. Pour toutes ces raisons, Ponyo sur la falaise constitue un bain de jouvence qui contient autant d’excitation que de vertige et nous redonne à voir le monde avec les yeux d’un enfant de cinq ans. Certes, c'est le même refrain enchanteur à chaque nouveau Miyazaki. Mais arriver à se surpasser, à susciter cet émerveillement avec une telle constance et une telle unanimité, à nous faire découvrir un univers que l'on connaît déjà comme si c'était la première fois, n'est pas donné à tout le monde. La marque d'un génie qui n'a plus rien à prouver.
Romain LE VERN