La critique d'Excessif

4/5
towel_head_cine L'HISTOIRE : Comme dans Six Feet Under, Alan Ball ausculte les états d’une famille brisée en mille morceaux, en manque total d’amour. Elle réunit Jasira, une adolescente d’origine libanaise qui découvre le désir sexuel en tombant sur les magazines masturbatoires du père de son jeune voisin ; un papa musulman qui essaye de s’intégrer à l’American way of Life en clamant son amour pour la politique de Bush ; et une mère absente qui privilégie son épanouissement personnel à celui de son enfant. A partir de ces personnages, il en développe d’autres, secondaires, qui interviennent de manière plus ou moins directe avec les membres de cette famille : un voisin patriote (Aaron Eckhart, toujours aussi sous-estimé) qui tente de masquer des pulsions indécentes derrière des valeurs et des drapeaux de pacotille ; une voisine secrètement taraudée par la maternité (Toni Collette, revenue de Little Miss Sunshine) qui découvre l’ambiguïté de ses bonnes intentions... A travers la peinture d’un microcosme, cœur névralgique des évolutions politiques d’un pays (la guerre du Golfe est évoquée en filigrane), l’artiste présente la fausse image que des hommes et des femmes essayent de véhiculer en société et révèle ce qui les titille secrètement. Entre les deux, le fossé se révèle vertigineux.
Ce premier long métrage d’Alan Ball était attendu comme le messie par tout ceux qui ont été bouleversés – à raison – par Six Feet Under. Une série inestimable qui jouait sur les contrastes (parler de la mort pour célébrer la vie) et les intuitions (personne n’est ce qu’il semble être) en balançant des vérités – parfois cruelles – sur le rapport que l’on entretient avec les autres et soi-même. On aurait pu craindre un de ces films de scénariste qui privilégie le fond (riche) à la forme (pauvre). Mais ce serait oublier qu’Alan Ball a eu le temps de faire ses preuves comme réalisateur en tournant quelques épisodes de Six Feet Under – notamment le dernier, déchirant, où par la grâce d’un sublime morceau de Sia (Zero 7), le spectateur, en larmes, accompagnait une série vers sa propre mort. Ses plans tenaient plus du cinéma que d’une syntaxe télévisuelle. Même s’il s’agit de l’adaptation d'un roman d’Alicia Erian, Towelhead repose avant tout sur une spécialité de cet artiste : parler des tabous (la pédophilie, la sexualité chez les ados) et des préjugés (l'hypocrisie sociale, le racisme) en dosant les émotions avec autant de crudité que de finesse. Une nouvelle preuve qu’Alan Ball ne nous prend pas pour des cons et nous amène toujours à disséquer ce qui nous dépasse ou nous dérange. C’est aussi et surtout une belle définition de l’art. Et bien plus encore.

TOWELHEAD
Un film de Alan Ball
Avec Summer Bishil, Toni Collette, Aaron Eckhart, Maria Bello, Peter MacDissi
Durée : 2h04
Date de sortie : 12 Novembre 2008

Comme dans Six Feet Under, Alan Ball ausculte les états d’une famille brisée, en manque total d’amour. Elle réunit Jasira, une adolescente d’origine libanaise qui découvre le désir sexuel en tombant sur les magazines masturbatoires du père de son jeune voisin ; un père de famille en quête d'une nouvelle peau qui essaye de s’intégrer à l’American way of Life en clamant son amour pour la politique de Bush ; et une mère absente qui privilégie son épanouissement personnel à celui de son enfant. A partir de ces personnages, il en développe d’autres, secondaires, qui interviennent de manière directe avec les membres de cette famille : un voisin patriote (Aaron Eckhart, toujours aussi sous-estimé) qui tente de masquer des pulsions inavouables derrière des valeurs et des drapeaux de pacotille ; une voisine secrètement taraudée par la maternité (Toni Collette, revenue de Little Miss Sunshine) qui découvre l’ambiguïté de ses bonnes intentions... A travers la peinture d’un microcosme, cœur névralgique des évolutions politiques d’un pays (la guerre du Golfe est évoquée en filigrane), Ball présente la fausse image que des hommes et des femmes essayent de véhiculer en société et révèle ce qui les titille secrètement. Entre les deux, un fossé vertigineux qui nourrit toute la substance du récit.

Alan Ball gratte le vernis des apparences pour donner à voir ce que l’on ne voit généralement pas. C'est un détail mais il possède une vraie acuité pour cerner ce que l’on cache par pudeur. Qu’il s’agisse de suggérer la tristesse d’un père forcément maladroit qui ne sait pas comment gérer l'éducation de sa fille (lui qui a besoin de se reconstruire) ou de montrer la culpabilité dévastatrice d’un ricain cloisonné dans sa petite vie de famille US so clean, le cinéaste exploite un filon (scruter ce qui craquèle chez des gens comme vous et moi) qu’il connaît très bien pour l’avoir creusé pendant cinq saisons sur Six Feet Under. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas de la facilité puisque l’exercice nécessite une vraie rigueur d’écriture – ce que Ball a toujours eu et ce depuis le scénario d’American Beauty, en grande partie responsable du succès du film de Sam Mendes – et surtout une capacité à se renouveler sans tomber dans la redite. Les amateurs de son travail seront en terrain conquis, bien plus que sur le pilote de sa récente série sur les vampires, True Blood, qui adoptait pour le coup un ton plus inhabituel. Son brio consiste à ne plaquer aucun jugement moralisateur sur les situations, à laisser le spectateur juger selon sa sensibilité et, surtout, à partir des clichés pour tendre à une dimension universelle.


Dans Towelhead, Alan Ball réussit une nouvelle fois à rendre communicatifs les élans de ses personnages qui au premier abord nous paraissent étrangers avant de nous ressembler à 100%. Sans doute parce qu’ils possèdent autant de qualités que de défauts ; et c’est encore plus audacieux pour ceux qui pensent agir au nom du bien (la voisine enceinte qui se mêle de la vie des autres pour masquer le néant de sa propre vie et ses angoisses de future mère). Cette vision très nuancée et toujours subtile des relations humaines, où tout ce qui est essentiel n’est jamais dit, va à l’encontre du retour du manichéisme qui s’exprime actuellement aux Etats-Unis. L’humour pince-sans-rire, toujours à froid, autre marque de fabrique de Alan Ball qui s’estompait silencieusement dans American Beauty et Six Feet Under est utilisé avec parcimonie et bon escient pour relever des situations potentiellement tragiques qui, dans d’autres mains, se seraient abîmées dans le pathos. En réalité, tout est une question de dosage : s’il reste moins acide que Todd Solondz (Happiness) qui sur un sujet similaire aurait fait défiler des monstres ordinaires, Alan Ball évoque plus la veine de Miranda July, la réalisatrice du Moi, toi et tous les autres, avec ce même mélange de fausse candeur et de vraie lucidité pour peindre un univers riche en frustrations.

Les dialogues, acérés et toujours justes, représentent une aubaine pour les acteurs qui ont la possibilité de défendre des rôles complexes. Parmi eux, il faut distinguer Peter Macdissi en père maladroit de Jasira qui aspire à la discrétion et connaît trop bien les hommes pour laisser sa fille avec des garçons de son âge. Cet acteur était déjà épatant dans Six Feet Under où il incarnait un professeur d’art bisexuel et totalement décomplexé (celui qui devenait le petit ami de la mère de Brenda/Rachel Griffiths). Il y a fort à parier que c’est un clin d’œil aux fans de la série qui apprécieront ce contre-emploi. De la même façon, la scène finale de Towelhead – que certains risquent d’interpréter de travers – marque métaphoriquement la renaissance des personnages qui apprennent à vivre en coupant ce fichu cordon les reliant au passé. L’épilogue de Six Feet Under reposait sur le même enseignement : Ball traduisait la nécessité d’avancer en filmant une route qui s’étendait à l’infini et vers laquelle le personnage de Claire Fisher/Lauren Ambrose se dirigeait. Elle avait dans le regard cette même détermination, celle de faire quelque chose de son existence, que la jeune Jasira. Héroïne oubliée de tous qui traîne son ennui, son mal-être et ses désirs qu'elle ne contrôle pas, l'adolescente - qui n'a rien d'une lolita mais tout d'un personnage qui appartient à l'univers d'Alan Ball - peut ainsi fuir tous ses camarades de classe qui prenaient plaisir à l'humilier à cause de ses origines, tous ses fantômes du passé qui ont provoqué sa rebellion intérieure et l'ont poussée à se réfugier dans ses fantasmes sexuels. Traduire son évolution comme un retour à l’ordre moral relève du contresens : Ball insuffle au contraire un sentiment d’espoir qui gonfle le cœur pour pousser chacun à assumer sa singularité et à fuir le regard des autres. Ce qui fait de lui un vrai marginal moins misanthrope qu'humaniste, qui croit fort à l’idée que l’on peut changer et qu’il est possible d'avoir plusieurs vies en une seule. Ce qui fait de lui un auteur essentiel qui a peut-être tout compris à la vie.

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