L'HISTOIRE : Un cadeau offert parmi d'autres à l'anniversaire de Maria del Carmen. Un jeu de puzzle. Maria y plonge son nez et se découvre bien vite un don et une passion. Dans un magasin de jeux, elle trouve une petite annonce ; un homme cherche un partenaire pour participer à un tournoi...
Rien n’est trop évident, le récit se laisse apprivoiser en douceur, avec une jolie subtilité.
L'histoire de Puzzle est assez simple. Le plaisir qu'on en tire est bien plus lié à la finesse qu'à la complexité. Une femme très enfermée dans son quotidien familial, dans l'abnégation perpétuelle, au service de ses enfants et de son mari, se découvre une passion qui chamboule sa vie, l'oblige à mentir, l'éloigne de ses proches, lui fait battre le cœur et la laisse s'épanouir.
La surprise est plutôt dans la douceur de cette transition, la beauté d'une mise en scène qui se love dans les paysages argentins.

S'il s'agit du premier long métrage de Natalia Smirnoff comme réalisatrice, sa filmographie est déjà bien longue, marquée par ses collaborations avec Lucrecia Martel, dont La femme sans tête nous enchantait l'an passé. On retrouve la thématique du destin de femmes, traité sans fausse psychologie mais avec un regard fort, une façon d'observer l'héroïne, Maria del Carmen, avec curiosité, indulgence, fascination. On retrouve aussi le goût du jeu avec la profondeur de champ, jeu sur l'effacement et la présence à l'autre tandis que le spectateur suit ce personnage solitaire et réservé qui découvre des menus plaisirs, rouages de l'implacable bouleversement interne. C'est aussi Maria Onetto, la Veronica de La femme sans tête, qui campe aujourd'hui l'héroïne de Natalia Smirnoff, capable à la fois d'incarner la banale fadeur d'une existence effacée et le bouillonnement grondant d'une vague qui s'apprête à se lever.
Subtile surprise
Puzzle est guetté par les écueils. Dès le titre, on craint de déjà trop cerner un motif de reconstruction. La première scène, qui montre Maria del Carmen aller sans discontinuer de la cuisine au salon et du salon à la cuisine pour amener chacun des plats fastueux d'un anniversaire, le sien, délivre tant d'informations en creux, qu'on a peur d'un drame personnel déjà trop explicite. Et pourtant non, car Natalia Smirnoff a le soucis du détail, l'idée que chaque personnage est un individu qui se découvre : il ne s'agit pas de faire du mari un vieux beauf et du concurrent passionné un vieux beau. Sans se défier des apparences, le film prend le temps de découvrir, non seulement une femme, mais tout ceux qui l'entourent, la finesse n'étant pas réservé aux élites. Ainsi, le mari déconfit de voir sa femme délaisser le cocon familial, n'a pas non plus avoué son intérêt pour le Feng Shui, par peur du ridicule. C'est avec une curiosité aux multiples facettes que Roberto, un homme d'âge mur, aisé et délicat, accueille la novice et campagnarde Maria. Rien n'est trop évident, chaque morceau du récit se laisse apprivoiser en douceur, avec une jolie subtilité.
Présenté en compétition officielle à la dernière Berlinale, le Puzzle de Natalia Smirnoff n'est pas du genre à passer en puissance, ni à marquer au fer rouge comme un bouleversement adolescent qui brûlerait le cœur et la rétine. Le film fait vivre le saisissement de l'excitation nouvelle avec une douceur plus mature, un effleurement subtile catalyseur d'une secousse émotionnelle majeure pour une héroïne suscitant une subtile empathie.
Lucie Pedrola