L'HISTOIRE : Léon Okrasa est employé (à l'incinérateur) dans un hôpital d'une modeste ville de Pologne. Il a dans le passé, été témoin d'un viol brutal. La victime, Anna, est une jeune infirmière qui travaille dans le même hôpital. Léon passe son temps à espionner Anna, à la guetter de jour comme de nuit. Cela devient une véritable obsession... Un soir, il finit par s'introduire dans l'appartement d'Anna par la fenêtre qu'elle laisse entrouverte. Alors, Léon s'installe sur son lit, l'observe dans son sommeil, s'imprègne de son univers. Où s'arrêtera-t-il ?
Contrairement à certaines valeurs passées figées dans leur époque et incapables de se renouveler, le réalisateur Jerzy Skolimowski propose avec ce film de rien, toujours en état de grâce, une leçon de cinéma aussi humble qu’exemplaire. Avec une vigueur renouvelée, il applique ses us et coutumes jansénistes et ne s’abîme jamais dans le post-modernisme. Pour ceux qui ne le connaissent pas, sa filmographie est à découvrir de toute urgence tant elle contient des œuvres majeures (Le départ, avec Jean-Pierre Léaud et réalisé en 1967). Ne le cachons pas : le script de ses Quatre nuits avec Anna tient sur un confetti (mais pourquoi surcharger inutilement la narration ?): Léon, Pierrot lunaire énigmatique flanqué (au début, du moins) d’une présence maternelle encombrante et employé le jour dans un funérarium, tombe amoureux de sa voisine, traumatisée par un viol, traumatisée par les hommes. Il lui rendra visite pendant quatre nuits, à son insu. Amoureusement, il veille sur elle. L’inadapté social ne l’approchera avec ses gros yeux que lorsqu’elle sera endormie. Pour la tuer ? Non, pour l’aimer. Ce thriller d’amour aux accents mortifères se nourrit de cette ambiguïté-là, tiraillée entre douceur et violence.
Il suffit d’une scène pour comprendre la beauté du geste : Léon, simple d’esprit que l’on prend pendant longtemps pour un Bad Boy Bubby en puissance, frôle le sein de celle qu’il aime mais n’en profitera pas. Il se contentera de lui recoudre le bouton de sa chemise de nuit. Tel un locataire (celui de Kim Ki-Duk), il s’occupe d’elle, peint ses ongles, range sa maison, pendant qu’elle profite de ce sommeil réparateur. Il ne se passera rien entre eux. Mais leurs nuits – platoniques, innocentes, apaisées – sont plus belles que leurs jours. Jusqu’au retour à la réalité, concession d’une formule binaire et d’une histoire trop belle pour être vraie. Le dénuement de l’un vers une autre, le rapport voyeuriste qu’ils entretiennent d’une fenêtre à l’autre et la conclusion tragique évoque Panique, de Julien Duvivier. A travers une narration à double-sens (alternance entre le passé à travers des flash-back et le présent du jugement qui sert à semer le doute sur les motivations de Léon), Skolimowski privilégie la notation, le détail, la sensation, tous symptômes de l’obsession de l’homme pour sa belle aux bois dormants. La communication ne passe aucunement par le langage. Les pauvres mots ne servent à rien. Les corps expriment à leur place le manque et la nécessité vitale.
Jerzy Skolimowski projette comme à ses plus belles heures une force surprenante qui s’exprime à travers un esthétisme très déterminé. Mais ce qui étonne ici n’est pas tant sa maîtrise de la rhétorique visuelle (beaux travellings, beaux plans-séquences) que son apparente capacité à manier avec la même aisance plusieurs formes d’expression très différentes. Il use même du surréalisme (l’éternel amour fou, au sens littéral) pour donner un relief impressionnant à des images picturales et transcender l’univers intérieur de Léon. Plaisir des sens, laminés par un tel envoûtement intime. Plaisir de l’intellect, subjugué par la force d'une mise en scène rigoureuse. Plaisir simple d’assister à quelque chose d’exclusif et de puissant. C’est le plus beau revival cinématographique depuis longtemps. Romain Le Vern