Deuxième long-métrage de la française Simone Bitton, après
Mur en 2004 (sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs),
Rachel poursuit la même thématique : le conflit israélo-palestinien. Comme pour
Mur, où elle filmait le chantier de la barrière de séparation, la documentariste dessine une topologie (les ruines de Rafah) symptomatique d’un peuple perdu dans les décombres.
RACHELUn documentaire de Simone Bitton
Durée : 1h40
16 Mars 2003. Rafah, dans la bande de Gaza. Rachel Corrie, manifestante américaine se fait écraser par un bulldozer israélien. Elle avait 23 ans. Etait-ce une agression volontaire, ou un simple accident ? Au départ, un fait divers. Le film s’ouvre sur des images impressionnantes : le corps de Rachel, désarticulé, sur un brancard. A ces images amateurs de style Youtube, Simone Bitton va opposer les siennes, plus sereines, composées de témoignages et d’archives. Pour tenter de comprendre.
Pendant trois ans, la documentariste a patiemment mené l’enquête, voyageant entre l’Angleterre, les USA et Israël. Pourquoi Rachel Corrie est-elle morte sous un bulldozer ? A-t-elle été assassinée ? Par le jeu des documents et des interviews, le film laisse émerger la (les) vérité(s) sur le décès de la jeune militante. Les documents obtenus par Bitton sont étonnants. On découvre ainsi, médusés, les dépositions de soldats impliqués dans l’incident (et lues par le cinéaste Avi Mograbi, auteur de
Z32 !). Ils nient bien sûr tout acte volontaire, tout comme la propagandiste en chef de Tsahal, s’expliquant à l’aide de schémas naïfs. Mais en parallèle un autre soldat (non impliqué) avoue tirer sur des civils sans états d’âme, parce que « c’est la routine ». La réalisatrice a également réussi à mettre la main sur une vidéo de surveillance israélienne en noir et blanc, à l’heure des faits. Le commentaire d’un collègue militant de Rachel vient dramatiser ces images elliptiques mais riches en tension.
Astucieusement agencé, ce passionnant documentaire bénéficie d’une sobre et efficace stylisation. Les divers témoins, du « camp de Rachel » (ses profs, sa famille, ses collègues militants) comme du côté de soldats israéliens, se plient tous au même rituel : alors qu’on les découvre en plans fixes dans leur environnement quotidien, ils se présentent, en voix off. Bitton filme les lieux comme des révélateurs, des paysages politiques et mentaux. Ainsi, est-on saisi par la séquence de la morgue. L’acier luisant de la table d’opération répond à la défense méthodique et glaciale du chirurgien chargé, à l’époque, de l’autopsie de Rachel Corrie : «
On a appelé l’ambassade américaine, plaide-t-il sans sourciller,
mais ils n’ont pas répondu. Alors on a commencé l’autopsie sans témoin. »
La majorité des images ont été tournées par Bitton dans la bande de Gaza. Lors d’une séquence poignante, un habitant de Rafah nous invite à le suivre, tel un cosmonaute sur une planète désolée, dans les décombres de sa ville meurtrie. Tout en donnant sa version de la mort de Rachel, le vieil homme foule ce sol réduit en pièces. Pour l’anecdote, ces plans de ruines jaunes sur fond bleu électrique, beaux et mélancoliques, ont en fait été téléguidés par Simone Bitton, (par téléphone !) bloquée à Tel Haviv par les soldats israéliens.
Ailleurs, la caméra balaie un riche quartier américain en travelling, avec pour seule bande sonore le chant des oiseaux. Les lieux et les paroles défilent alors, légendés par les textes extraits des lettres de Rachel (lus par ses proches), formant une méditation sur la portée de la violence, quand elle est loin de chez nous. Faut-il s’engager pour des causes perdues d’avance ? « La vérité est dans la révolte », affirme un jeune anarchiste israélien. « Sans espoir ni désespoir », l’essentiel étant de lutter. Poignante note d’espoir pour un film qui, sans ton moralisateur, pointe l’absurdité d’un conflit aussi interminable qu’universel.