Au mois de Février prochain débarquera sur nos écrans un film réellement marquant, que nous attendions à dire vrai sans trop y croire, mais qui à sa vision nous a donné l'envie irrésistible d'en parler. Son nom :
, biographie de feu Ray Charles réalisé lors de son vivant, avec Jamie Foxx, la révélation de
, dans le rôle titre.
Les panneaux d’alerte rouge scintillent de tous leurs feux : l’idée de transposer à l’écran la vie de l’immense Ray Charles part d’une bonne intention mais fonctionne à double tranchant et peut laisser supposer l’horreur dans le registre de la bio mollement consensuel. Il n’en est heureusement rien. Miracle ? Presque. N’écoutez pas les mauvaises langues:
se révèle un excellent biopic du Genius qui atteint des niveaux stratosphériques compte tenu toutes les vaches maigres qui vont bombarder prochainement nos écrans. Enthousiasmant, au-delà des espérances.
RAY
Un film de Taylor Hackford
Avec Jamie Foxx, Kerry Washington, Regina King, Harry Lennix, Clifton Powell, Curtis Armstrong
Durée : 2h32
Sortie : 25 Février 2005Ray Charles, c’est d’abord un mythe : cinq décennies de succès, une carrière musicale exceptionnellement riche, féconde et diverse, émaillée de dizaines de classiques qui ont fait le tour du monde et inspiré des générations de jeunes artistes. Mais derrière cette image légendaire se profile l’histoire émouvante, méconnue, d’une vie, l’itinéraire d’un homme qui réussit à surmonter ses handicaps et ses drames personnels, à s’en inspirer en se réappropriant brillamment tous les styles musicaux, du jazz au country and western en passant par le rhythm and blues, le rock et le gospel. Tout un programme? Oui. Attention, danger:
Ray possède tous les symptômes délétères de la vilaine moissonneuse à Oscars qui dure plus de deux heures et s’adonne à l’académisme de la sage biographie linéaire. Respirez : on a tout faux. Si certes
Ray porte en lui les germes du film à performances et risque de susciter pavloviennement des hourras extatiques, il importe de dégommer les a priori enquiquinants, parce que ce film mérite mieux et évite les anicroches par la concision d’un script savamment dosé où le mélange des genres impose ses lois et la simple force d’une interprétation impeccable. A ce titre, Jamie Foxx parvient à surprendre même lorsqu’on n’attend plus rien de lui. Après le
Collateral de Michael Mann, les plus malintentionnés n’y verront que l’opportunité d’un nouveau rôle à oscar mais il faut reconnaître ce qui relève de l’évidence: il est parfait. On va l’entendre partout à sa sortie mais ces éloges ne sont qu’amplement mérités tant Ray Charles trouve toute sa dimension tragiquement humaine dans le jeu parfaitement synchrone de l’acteur (clope, style éraillé, lunettes noires, sourire, gestuelle, charisme dévastateur).

En terme de contenu, le film mâche les règles de la chronologie en ayant la bonne idée de ne pas s’assujettir aux débordements du genre. Rigueur imposée. Taylor Hackford prend le (bon) parti de retracer l’enfance difficile du maître du rythm’n’blues en ne la racontant qu’à travers une structure en flash-back qui permet de porter l’accent sur les failles du personnage : il a été aveugle dès l’âge de sept ans et ne s’est jamais remis de la mort accidentelle de son frère. Un poids de la culpabilité qui pèsera sur lui toute sa vie comme un fardeau. Grâce à cette formule narrative, l’efficacité est décuplée mais la tactique est connue puisqu’elle a déjà fait ses preuves dans
Dolores Claiborne du même réalisateur (de loin son meilleur film) où le récit puisait toute sa force dans un entrelacs brumeux de souvenirs et de conflits.
Tous les événements marquants qui ont jalonné la vie de Ray Charles sont par ailleurs impeccablement retranscrits : du scandale provoqué par sa vulgarisation des chants religieux en passant par sa rencontre avec Quincy Jones et ses changements de registres successifs. Par exemple, pour trouver ses marques, Ray a d’abord imité les autres (Nat King Cole) avant de trouver son propre style et écrire des morceaux dans des circonstances aussi tragiques qu’hilarantes (voir la parenthèse
Hit the Road, Jack !). Les autres standards ne sont pas oubliés (de
I can’t stop loving you à
What’d I say) mais on peut regretter que certains ne soient pas plus explicités que d’autres.

Sur le plan humain, c’est tout aussi passionnant. Toute sa vie, Ray Charles s’est battu contre les injustices et la lâcheté comme le démontre la fameuse scène du
no more segragation (que John Waters parodiait dans
Hairspray). Il avait dans la tête une rebattue de sa mère ("sous le menteur, le voleur") qui lui a permis de se forger un caractère déterminé, de déjouer les vautours et de sentir la manipulation qui aurait pu régner autour de lui. Certaines anecdotes comme la manière dont Ray Charles choisit ses femmes sans même les voir sont tout aussi stimulantes. Toutes les informations passent tellement bien qu’elles évitent la saturation et génèrent une fluidité remarquable. Sur deux heures et demi, on ne s’ennuie pas.
Mais
Ray n’est pas l’illustration d’un héros vertueux ni même d’un homme parfait. La face sombre est également détaillée avec précision (problèmes de drogue, difficultés de couple et des tromperies répétées) même si la représentation des démons s’avère maladroite. S’il faut émettre des réserves sur le film, c’est ici. L’abus d’effets ostentatoires pour sursignifier le mal-être du personnage (cure de désintoxication, manque d’affection, joug du passé qui écrabouille la raison…) peut laisser sceptique tant l’aspect moraliste est un peu trop martelé et un chouia répétitif.

Contrepoint accessoire qui ne parvient néanmoins pas à gâcher la très bonne tenue de ce biopic sur cette immense pointure qui se contente de faire son boulot avec respect et franchise : illustrer la vie tumultueuse d’un génie. Seulement, les objectifs fixés sont dépassés et les arguments deviennent irréfutables:
Ray célèbre l’art comme force transcendante, une sorte de refuge face à l’adversité de la vie, et surtout fait swinguer tous les horripilants écueils tant redoutés. Le genre de films qui ne se savourent pas uniquement pour voir un acteur effectuer une performance renversante. Donc joie.