Depuis
Freaks, de Tod Browning, on ne compte plus les films «déconseillés aux femmes enceintes». C’est peut-être Eloy de la Iglesia qui est allé le plus loin dans le genre avec
La créature (1976), un cauchemar éveillé dans lequel une femme enceinte était agressée par un berger-allemand dans une station-service. Elle faisait une fausse couche et vivait dans la crainte de ne plus pouvoir avoir un enfant. Sa névrose était telle qu’elle finissait pour nouer une idylle avec un chien et le dernier plan suggérait qu’elle allait donner naissance à un monstre. Sans atteindre de telles extrémités, François Ozon propose avec
Ricky la même métaphore par le fantastique d’une maternité tourmentée en prenant des détours inattendus.

Dans la filmographie de François Ozon, on peut s’amuser à créer des liens entre ses courts et ses longs métrages.
Ricky évoque
Regarde la mer, qu’il avait réalisé avant
Sitcom, dans lequel une étrange routarde (Marina De Van) perturbait la tranquillité d’une mère de famille esseulée (Sacha Hails, qui jouait avec son enfant). Les deux films fonctionnent sur une tonalité fantastique contaminant le réel mais n’empruntent pas la même direction. Aux antipodes du romantisme morbide de
Angel et donc loin des pastiches théâtraux en costumes (
Gouttes d'eau sur pierres brûlantes, son adaptation d’une pièce de Fassbinder et
Huit femmes, partie de Cluedo qui devenait une déclaration d’amour aux actrices),
Ricky rejoint la veine ouatée de
Sous le sable et
Swimming Pool qui plonge le spectateur dans des eaux troubles entre réel et imaginaire, action et vérité.
Comme souvent chez lui, l’exercice consiste à tordre un argument de manière à la fois cérébrale et ludique pour que le spectateur participe activement à un jeu de pistes. Ainsi, dans
Ricky, la scène d’introduction en flash-forward induit en erreur. A travers une famille socialement précaire et une mère déboussolée qui néglige sa progéniture (en écho à la mère de
Regarde la mer qui laissait son enfant sur la plage sans surveillance), Ozon installe un environnement familier avec une pointe de malaise et utilise un montage elliptique pour ôter le superflu. L’élément perturbateur, c’est Ricky, caprice de la nature au cri roque, enfant d’un amour rapidement consommé entre une belle (Alexandra Lamy et ses boucles d'or) et une bête (Sergi Lopez et sa toison velue). Connaissant le goût du romantisme échevelé chez Ozon, on peut arguer que le fait que l’homme soit d’origine espagnole renvoie à une ombre de Fassbinder (
Tous les autres s’appellent Ali). D’ailleurs, l’enfant de cette union va rapidement être considéré comme un marginal sur lequel on doit veiller et qu’il faut protéger du regard des autres.

François Ozon n’a jamais caché son goût pour les révélations qui invitent à reconsidérer tout ce que l’on vient de voir sous un autre angle. C’était le cas à la fin de
Swimming Pool où un twist donnait une perspective inattendue au récit. Dans
Ricky, il entretient le doute pendant un premier tiers avant d’asséner une surprise que l’on ne soupçonne pas (sauf pour les petits malins). Cette astuce – sur laquelle l’intérêt du film ne repose heureusement pas – provoque une rupture de ton et l’intrigue prend une dimension aussi insolite que le deuil virtuel de
Sous le sable. Passé le coup de théâtre, les personnages découvrent l’ambiguïté de leurs bonnes intentions : la mère qui tient à conserver la discrétion, le père fantomatique qui revient comme par miracle, la gamine qui essaye de freiner sa jalousie et manipule des rasoirs – l’équivalent de la bonne dans
Sitcom qui se regardait dans les couteaux de cuisine - ou encore le médecin (André Wilms dont on n’avait plus de nouvelles depuis la grande époque Etienne Chatiliez), dépassé par les événements. L’humour tordu du cinéaste (le délire presque cannibale autour du poulet, au repas de midi ou dans une grande surface) désamorce l’esprit de sérieux par l’absurde.
Pour la première fois, Ozon utilise des effets spéciaux pour cerner un événement extraordinaire dans un contexte ordinaire. En revanche, la mise en scène reste sobre pour donner autant dans le réalisme social que le réalisme magique. Son approche du fantastique évoque celle de M. Night Shyamalan qui est plus axée sur les comportements humains que sur la volonté d’appartenir aux codes du genre. Elle mise aussi sur la capacité du spectateur à croire en une invraisemblable vérité. Plus l’histoire évolue (du clos au plus vaste), plus la photo devient lumineuse (de la grisaille initiale aux rayons du soleil), plus le ton devient léger (du mélodrame des premières images vers la tonicité burlesque). Même s’il n’est pas exempt de zones d’ombre (comment faut-il interpréter le dénouement?),
Ricky s'avère peut-être le film le plus positif du réalisateur, avec également l’impression que l'amour heureux est - enfin - possible. Au-delà des éléments liés à la dramaturgie, Ozon propose également une de ses spécialités : un portrait de femme un peu paumée dans ses fantasmes (période Charlotte Rampling). Incarnation mêlée de la douleur maternelle et du désordre social, Alexandra Lamy profite des silences de son personnage pour élargir sa palette dramatique au cinéma. A ce niveau-là, difficile de faire la fine bouche :
Ricky ressemble à une succession de bonnes nouvelles et la confirmation que François Ozon est l’un des réalisateurs français les plus stimulants de son époque. On a juste envie qu’il continue à nous surprendre.
Romain LE VERN