Nous avions injustement oublié de mentionner
Rois et reine, le nouveau film d’Arnaud Desplechin, sorti en pleine période de fêtes. Il est plus que temps de nous rattraper, en vous incitant à courir voir ce film magnifiquement humain, en forme de tragi-comédie, qui nous parle de la mort, du temps qui passe… et de nous, aussi, beaucoup.
ROIS ET REINE D’Arnaud Desplechin, avec Emmanuelle Devos, Mathieu Amalric, Maurice Garrel, Catherine Deneuve, Noémie Lvovsky, Hippolyte Girardot…
Durée : 2h30
Sortie : le 22 décembre 2004.
Deux histoires disjointes : d'une part le couronnement de Nora Cotterelle, qui s'apprête à se marier, et d'autre part la déchéance d'Ismaël Vuillard, interné par erreur dans un asile psychiatrique et sur le point d'en sortir en piètre état. Ces deux intrigues se rejoignent quand Nora propose à Ismaël, son ancien amant, l'adoption d’ Elias, le fils qu’elle a eu d’un premier mariage...
ROIS ET REINE Rois et reine s’ouvre sur la légende de Zeus et de Léda. Beau prologue, qui annonce la couleur d’entrée de jeu. Avec Eschyle et Sophocle en filigrane, nos héros sont confrontés à des questions intemporelles : terrifiés par la mort, obsédés par le temps qui passe et leur capacité (ou pas) à vivre avec leur passé, enlisés dans des relations familiales intenses, ils sont les héros modernes des tragédies antiques. Et on se dit que, dix ans après, les héros du formidable
Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle) ont mûri. Il y a bien sûr une nette familiarité entre les deux films : même famille de comédiens au sens littéral, y compris avec la présence au générique de Joachim Salinger (dont le regard magnétique rappelle vivement celui de son frère Emmanuel) ; même contexte social : les anciens thésards bobos avant l’heure cèdent ici la place à une directrice de galerie d’art, un violoniste, une peintre, un écrivain… Mais les héros de Desplechin ont évolué : ils ont grandi, et se sont frottés au réel. Leurs interrogations universitaires ont fait place à des questions d’argent, et les atermoiements sur leur vie amoureuse ont été remplacés par des questions bien plus graves que l’on découvre à travers l’évocation des destins de Nora (Emmanuelle Devos, impériale) et d’Ismaël (Mathieu Amalric, envoûtant), récits a priori parallèles qui finissent par s’entrelacer. Ces deux-là se sont aimés, on le découvre petit à petit. Sans doute s’aiment-ils encore, on le devine. Mais là n’est pas l’essentiel : Nora et Ismaël apparaissent surtout comme les deux faces d’une même médaille, sorte de Janus cinématographique dont l’un regarde en arrière et l’autre vers l’avenir, qui se demandent comment affronter le temps qui passe.
ROIS ET REINECar c’est bien là le sujet central de
Rois et reine, que le thème musical du film aux accents de
As time goes by ne démentira pas. Les nombreux flash-back qui, peu à peu, éclairent le récit d’une lumière nouvelle, nous le rappellent constamment : l’être humain est fait de chair, d’os et de mémoire. Contraint de vivre avec (ou en dépit de) son passé et ses deuils antérieurs, il doit aussi vivre avec la conscience de sa mort prochaine.
Cette mort est omniprésente dans la vie de Nora. Si elle semble assumer parfaitement le décès accidentel de son premier mari, elle se dit désemparée face à la mort annoncée de son père et son délabrement progressif. Mais, peu à peu, aux détours d’un scénario qui ménage habilement les surprises, on découvre que Nora entretient un rapport bien plus ambigu avec la mort, qu’elle semble vouloir maîtriser (comme tous les autres aspects de sa vie) pour mieux la tenir à distance, ne sachant pas vraiment vivre avec.
Au contraire, c’est en entretenant une proximité avec la mort dans sa vie quotidienne, en l’apprivoisant et en la côtoyant en permanence jusque dans son salon (magnifique dialogue avec les infirmiers sur le pas de la porte), qu’Ismaël, le double inversé de Nora, s’affranchit chaque jour un peu plus de sa peur. Se répondant l’un à l’autre en écho, Nora et Ismaël apparaissent comme deux jumeaux antagonistes de part et d’autre d’un même miroir.
Ce n’est donc évidemment pas un hasard si Nora décrit Ismaël comme le « frère qu’elle aurait aimé avoir ». Et, comme dans toute tragédie grecque, il est également question ici de filiation, de fratrie, et de la difficulté de trouver sa place au sein d’une famille. Même si son analyste conseille à Ismaël d’oublier Freud, on nage en plein dedans. La relation de Nora à son père, qu’on pressent très oedipienne durant tout le film, s’achève en bain de sang métaphorique, comme chez Sophocle. Ismaël, de son côté, a également fort à faire avec sa propre famille aux liens complexes (parents, frères et sœurs, cousin…). L’interprétation à vif de Noémie Lvovsky, décidément habituée aux rôles de sœurs (voir
Ma femme est une actrice), est d’ailleurs particulièrement remarquable, générant à la fois rires et malaises. Mais si la famille d’Ismaël est en apparence moins traditionnelle que celle de Nora, c’est pourtant dans cette dernière qu’on a le plus de mal à définir sa place. Et à la question sensible de l’adoption d’Elias, c’est finalement Ismaël, familier de la question, qui apportera la plus belle des réponses, tentant ainsi d’éviter à l’enfant de reproduire avec Nora le schéma qu’elle avait elle-même mis en place avec son père.
ROIS ET REINECar, au fond, c’est Ismaël qui parvient peu à peu à trouver la paix et la solution à la question initiale, qui finit par comprendre comment vivre avec le temps qui passe. Progressivement privé de tout (sa fiancée, ses biens, son travail), il trouve paradoxalement dans l’enfermement sa vraie liberté : il ne faut guère plus qu’une adorable séquence de danse hip-hop dans l’hôpital psychiatrique pour nous le faire comprendre, et le superbe monologue final d’Ismaël pour nous le confirmer. Il apparaît peu à peu comme un personnage léger, débarrassé de ses chaînes. C’est d’ailleurs lui qui génère la quasi-totalité des situations comiques permettant à
Rois et reine, en dépit des sujets graves qu’il aborde, de ne pas sombrer dans le pathos : par le rapport qu’il entretient avec le monde et ceux qui l’entourent, Israël est le rayon de soleil du film. Sa rencontre avec la psychiatre de l’hôpital (quel bonheur de voir enfin, dans ce petit rôle, une Catherine Deneuve mûre et belle), et ses relations avec son avocat shooté et déjanté (réjouissant Hippolyte Girardot), sont de purs moments de plaisir qui mettent en valeur la liberté d’esprit de cet Ismaël-là.
Et bien entendu, tout comme la mise en scène sert de révélateur à la situation intérieure d’Ismaël, à cette sorte de liberté contredite par les faits eux-mêmes, elle sert aussi de révélateur à l’inconscient de Nora. C’est elle qui est, en apparence, la plus libre et heureuse des deux (elle se marie, elle a de l’argent, un métier « intéressant » selon ses dires, elle sort enfin de ses années de souffrance) ? La caméra de Desplechin, au plus près de son visage, lui tourne autour, la frôle, l’enferme littéralement dans son mensonge et le déni de ses émotions. Nora, ce petit monstre de maîtrise d’elle-même, s’exprime de façon posée, déterminée, claire ? Par la magie du montage, la caméra balbutie à sa place, comme un symptôme des hésitations et des failles qu’elle enfouit au plus profond de son inconscient pour les cacher aux autres… et à elle-même.
ROIS ET REINEEt tout se résume finalement à cela : il s’agit pour ces personnages de trouver, au fond d’eux-mêmes, ce qui les fait réellement avancer. De vivre avec, ou de vivre malgré. De vivre, tout simplement, en choisissant leur propre voie. Ismaël et Nora choisissent chacun la leur, en positif et négatif d’une même photo. Par son film, Arnaud Desplechin nous aide, du même coup, à mieux comprendre un petit bout de la nôtre.