La critique d'Excessif

3/5
wantedanddesired135 L'HISTOIRE : Biopic non autorisé revenant sur l'enfance polonaise du réalisateur Roman Polanski lors de l'Holocauste. Il suivra également l'assassinat de sa femme, l'actrice Sharon Tate, enceinte de huit mois, par Charles Manson en 1969 puis son accusation pour viol sur une mineure de 13 ans en 1977. Roman Polanski n'a depuis plus foulé le sol américain.
Un film assez honnête, un bon exposé des faits.

Voir dans ce film une biographie de Roman Polanski serait fautif. Le documentaire se concentre sur une partie de sa vie, celle pour laquelle il fut obligé de fuir les Etats Unis, après avoir été jugé et condamné pour détournement de mineure. A travers la relation de cet épisode sensationnel, on voit la frénésie et l'hystérie de la presse, un juge en mal de publicité, un cinéaste (et une jeune fille) jeté en pâture aux médias, sans égards pour sa sécurité ou même la nature exacte des faits. En creux, on évoque la personnalité d'un artiste complexe au destin fascinant.

 

On peut dire que le travail de Marina Zenovich est le récit de cette démence médiatique que Polanski a suscitée alors, en 1978, lorsqu'il était soupçonné d'avoir abusé d'une jeune fille de 13 ans qu'il photographiait pour Vogue. Dès l'entrée en matière, on voit les hordes de journalistes qui le traquent, comme des loups insatiables ameutés par l'odeur du sang. On va assister à la curée, à l'un de ces moments où la foule devient folle, assoiffée de détails morbides. Alors Polanski est celui qui devra expier les péchés d'une génération insouciante et libertine. Même si les faits qui lui sont reprochés sont moralement extrêmement troubles, on ne peut s'empêcher de voir en lui ce symbole là.

C'est d'autant plus révélateur qu'il a déjà été victime des pires allégations dans la presse à la mort de Sharon Tate, moment que le film évoque d'une manière extrêmement émouvante. Le montage alterne fort justement les moments de bonheur absolu qu'il a connus avec son épouse, que l'on revoit avec grande émotion. Son assassinat est symbolique -là encore-, du moment où l'innocence festive des sixties s'est perdue, comme les différents témoins le disent (dont Mia Farrow). Quelque chose s'est irrémédiablement brisé en Polanski. Après cette horreur, il ne pense plus qu'à s'amuser, entretenant une liaison avec Nastassja Kinski, ne se cachant pas de ses préférences pour les jeunes femmes.

 

Mais le gros problème de ce film, là où le malaise est tangible, c'est qu'à trop dénoncer le sensationnalisme de la presse qui submergea l'affaire Polanski en 1978, il provoque les mêmes effets. On ressent cette impression de voyeurisme assez malsain qui pousse un large public à se repaître des sombres travers de personnages adulés. Ce n'est pas un spectacle très réjouissant. On n'a pas très envie de suivre le cinéaste dans son intimité, de connaître ses secrets, on n'est pas vraiment sûrs de même s'intéresser à cela. Pourtant on est pris. Par le vertige frénétique des foules de photographes en transe qui harcèlent le metteur en scène à chaque déplacement. Par ce juge qui semble être un personnage assez équivoque, plus soucieux de savoir comment sa sentence sera prise par les journaux plutôt que de rendre une décision équitable. C'est finalement un voyage au coeur de la nature humaine dans ce qu'elle peut avoir de plus bas, les dessous d'Hollywood dans ce qu'ils peuvent avoir de plus glauques qui nous est présenté ici. On voit le moment où ceux qui dénoncent l'immoralité deviennent moins recommandables encore que ceux qu'ils sont censés juger.

La forme est à ce titre assez intéressante, puisque les archives sont souvent celles filmées sur le vif, dans le feu de l'actualité et la cohue des journalistes, contrastant très efficacement avec la sérénité des témoignages recueillis de nos jours. Auprès de tous les acteurs de l'affaire ou presque (le principal intéressé n'apparaissant pas, on le comprend un peu), on a le sentiment que la page est tournée. Il s'agit d'un retour au coeur d'une curée peu reluisante: d'un coup, on ne se souciait plus des faits.

 

Un personnage public devient un fantasme, celui du « vilain » de cinéma idéal comme le dit l'un des intervenants: petit, étranger, à l'accent étrange et au passé torturé... Au coeur de cette tourmente, l'aplomb de Polanski est impressionnant. Son calme au milieu de l'hystérie, voire même son ironie, ce mépris assez magnifique pour la horde à ses trousses. On peut avoir de lui l'opinion que l'on veut, il a déjà enduré le pire. Et il garde une dignité certaine au milieu de tout cela, tentant de s'en tirer finalement assez calmement, ayant parfois des réponses provocatrices et agacées. Il traverse et surmonte cette hystérie collective. Il assume même dans sa déposition le fait d'avoir eu des relations sexuelles, dont la nature demeure assez trouble. Un vague sentiment de malaise nous envahit lorsque les interrogatoires de police apparaissent à l'écran. Le film ne trouve jamais vraiment l'équilibre entre ces moments assez spectaculaires et sa vocation d'enquête sérieuse.

Polanski est recherché et désiré, certes, mais avant tout par les médias. La plupart des acteurs de l'affaire, le juge en tête, seront plus ou moins corrompus par cette attention intense. Dès lors, l'enquête et le procès ressemblent à un cirque absurde. On traque la jeune fille qui n'en demandait sans doute pas tant, on tente de transformer le metteur en scène en démon sans foi ni loi (après tout il a fait des films très étranges) et on vend du papier... ça rappelle un peu la réplique qui conclut l'Homme qui tua Liberty Valance de John Ford : « Quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende ». Et dans ce cas précis, il y a pas mal de place pour les fantasmes les plus malsains.

 

Même si le film revient sans cesse au déroulement de l'affaire, totalement phagocytée par les médias, c'est la perversion de ces derniers que l'on retient. Et ce documentaire est un peu équivoque. Il s'élève manifestement contre les usages des journalistes déchaînés, tout en adoptant des procédés assez similaires. Les archives sont composites, nombreuses, utilisées de manière intensive, montées nerveusement, suscitant l'émotion, parfois même un vague dégoût (notamment lorsque Polanski, brisé, donne une conférence où il fustige l'attitude des journaux après la mort de Sharon Tate). On a parfois l'impression de feuilleter un tabloïd, avant de renouer avec des choses d'un intérêt plus grand. Malheureusement, le passé de Polanski ou son oeuvre ne sont que survolés.

C'est ce caractère ambigu qu'on peut reprocher à ce documentaire. On rêverait d'un film exhaustif dédié à ce très grand artiste, et pas seulement consacré aux épisodes les plus spectaculaires ou les plus troubles de sa vie foisonnante (pleine de tragédies et de gloires). On regarde cette oeuvre avec intérêt, mais on y ressent parfois la même attraction que celle qui nous fait regarder les accidents de voiture.

La personnalité de Roman Polanski est autrement plus riche et on partage un peu de son agacement lorsqu'il demande à un intervieweur à la fin du film s'il souhaite le limiter uniquement à son goût pour les jeunes femmes. Evidemment, la chose est sulfureuse, scandaleuse, troublante. Mais elle est également indéniablement réductrice et un peu superficielle. On a ici davantage l'image du Polanski « recherché » aux Etats Unis que « désiré » comme cinéaste en Europe (le titre est donc un peu tronqué). On préférera donc la lecture de son excellente autobiographie Roman par Polanski parue en 1984.

 

Le mérite de ce documentaire est tout de même d'exposer le scandale dans toute sa complexité, le contextualiser intelligemment et sans simplification excessive de ses protagonistes. Alors c'est au final un film assez honnête, un bon exposé des faits, même si on peut lui reprocher de tomber parfois dans le piège qu'il est censé dénoncer.

Mag : plus d'actu sur Roman Polanski : Wanted and Desired

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