Face aux esprits échaudés par un
Saw III en demi-teinte (qui chez nous a quand même écopé d’une interdiction en salles aux moins de 18 ans), que pouvait-on attendre après d’un
Saw IV réalisé dans un délai tout aussi court que le troisième opus : juste une toute petite année. 4 épisodes en moins de 4 ans. Un rythme qui fleure bon le mercantilisme des costards cravates. Dans de telles conditions, comment réussir à sortir du bourbier orchestré par Bouseman depuis
Saw II ?! L'urgence imposée par des délais toujours plus courts a paradoxalement amené une approche bien plus approfondie du sujet dans le quatrième opus. Sans chercher à faire des twists interminables, le film y trouve de la simplicité et de l'efficacité.
SAW IVUn film de Darren Lynn Bouseman
Avec Tobin Bell, Sean Pattersson, Shawnee Smith
Date de sortie : 21 novembre 2007Jigsaw et son apprentie, Amanda, sont morts. Après la mort de l'inspectrice Kerry, deux profilers du FBI, Strahm et Perez, débarquent pour assister l'inspecteur Hoffman. Ils doivent s'occuper des dernières surprises laissées par Jigsaw et tenter d'assembler, une fois pour toutes, les pièces du puzzle. Dans le même temps, c'est cette fois le dirigeant du SWAT, Rigg, qui va entrer dans le jeu de Jigsaw. Il a 90 minutes pour se défaire d'une série de pièges et sauver un vieil ami.Le véritable challenge de ce dernier opus (on murmure que la série des SAW va s'étirer jusqu'à l'épisode 7) est de savoir comment proposer encore un nouvel épisode sans tomber dans la répétition ? La pression inhérente à la franchise contraint les scénaristes à déborder d'ingéniosité pour fournir un script un tant soit peu original tout en s'inscrivant dans la continuité de l'esprit SAW.
Suite au silence complet sur le quatrième épisode, le premier teaser fait son apparition sur la toile : la dissection du corps de Jigsaw nous est dévoilée dans la froideur d’une morgue avec un souci du détail gore. S'ajoute le machiavélisme de Jisgaw avec la découverte par un des légistes d’une K7 audio qui se cachait dans son estomac. Jisgaw est mort. Vive Jigsaw ! Des images à la fois rassurantes et déconcertantes. Mais qu’en est-il après la vision du film ?
Les premières impressions ne peuvent être que mauvaises face à l’introduction ultra gore qui a servi en partie au teaser du film. Celle-ci nous replonge dans une mise en scène qui ne procure aucune sensation d’immersion au spectateur. Vient poindre tout de même l'agréable dégoût esthétique d’
Aftermath de Nacho Cerda. Le travail du chef opérateur David A. Armonstrong s'est fortement inspiré de ce film pour retranscrire l'esprit qui règne dans la morgue où le corps de sir John subit sa nécropsie. Mais après cette mise en bouche trop racoleuse, le film prend un tout autre chemin. Tout en poursuivant l'intrigue suite à la fin de
Saw III, Jigsaw poursuit son oeuvre depuis la tombe ; en parallèle, le passé de l'homme est dévoilé grâce à de nombreux flash-back. On croyait pourtant que les scénaristes avaient épuisé toutes les possibilités du passé du Slasher. Mais il n’en n’est rien, pour notre plus grand plaisir…

Vraie fausse préquelle, le film s'inscrit dans le prolongement de la saga tout en donnant un second souffle à la franchise. C'est ainsi qu'une large partie du film va approfondir le passé de Jigsaw tout comme l'avait fait l'opus précédent, mais en plongeant plus profondément dans les racines du mal. On nous décrit un John aux antipodes du tueur machiavélique et glacial qui nous était dépeint jusqu'alors. On découvre un homme calme et posé, très amoureux de sa femme et attendant un heureux événement. D'une grande intelligence, il est un mari aimant et attentionné qui cherche à tout prix le bonheur de ses proches. Le paradoxe est d'autant plus tranchant avec le "monstre" qu'il est devenu plusieurs années plus tard. Ce grand écart permet à
Saw IV d'alterner séquences passées et présentes avec d'habiles transitions qui jouent sur les correspondances et les clins d'œils aux trois précédents opus. Parfois facile, le soin apporté à retranscrire l'esprit torturé de John tombe rarement à plat.
Saw IV s'affranchit par moments de ses prédécesseurs. Il brise le carcan du Slasher lambda pour proposer une approche plus troublante de son personnage charismatique de Jigsaw ainsi que de l'emprise du tueur sur autrui. Le film cherche à fouiller son passé tout questionnant la dimension fatale du temps et la fragilité des êtres face à leur destin. Convoquant le ressort dramatique qui lie la souffrance à la rédemption,
Saw IV oublie quelque peu la symbolique des meurtres. Pourtant,
Saw IV ne cherche pas à enchaîner les séquences gore mais à fouiller l'abyme qui siège dans la figure charismatique de John. En effet, les séquences gore se comptent sur les doigts d'une main. Une sorte de retour aux sources convoquant la simplicité.
En véritable figure mortifère, Jigsaw arrive à exercer une influence machiavélique même après sa mort. Le film dévoile les prémisses de ses premiers meurtres et le sadisme qu'on lui connaît a posteriori. Il expose ainsi au spectateur les premières élaborations des mécanismes complexes de ses futures salles de tortures. Contrairement aux précédents, le film ne cherche plus à enchaîner les séquences gore en jouant constamment sur le machiavélisme se dégageant des tortures. On découvre plutôt la lente perversion de l'esprit de John et son détachement progressif envers la nature humaine, jusqu'alors estimée. C'est en cela que la dimension presque mystique du personnage fait de Jisgaw une figure iconique du cinéma post-moderne.
En remontant dans les événements déjà dévoilés dans le troisième opus,
Saw IV arrive à approfondir la dimension humaine de Jigsaw et découvrent les blessures qui peuvent l'atteindre. Pêle-mêle, on trouve plusieurs détails importants qui seront dévoilés au compte goutte, comme les origines de la poupée, de la tête de cochon, de l'obsession du temps, de la construction des pièges dans le premier opus, d'une éventuelle filiation avec Amanda… Bref, nombre des ressorts scénaristiques qui font saliver les aficionados de la série…br>
D'autre part, l'esthétique du film s’inscrit hélas trop dans la continuité des deux précédents opus. Darren Lynn Bouseman continue avec son montage ultra cut, mais heureusement bien moins soutenu que dans
Saw III. Il arrive même par moments à nous émouvoir véritablement par une mise en scène qui a gagné en maturité. Les scènes gore sont bien entendu au rendez-vous avec une efficacité très percutante. La présence nécessaire de twist malin est au rendez-vous. L'emphase de twist de twist du troisième opus laisse place à une certaine légèreté appréciable et la lourdeur qu'on pouvait reprocher au réalisateur s'est atténué.
Le petit plus de
Saw IV est de revenir à une certaine simplicité propre au premier opus tout en proposant un challenge répondant aux attentes du spectateur. Le challenge est de savoir comment le surprendre
encore sans tomber dans la surenchère qui plomberait le film et décrédibiliserait la franchise. Pari réussi à moitié qui arrive à surprendre juste assez pour qu’on frissonne de plaisir avec cette pointe d’écœurement rafraîchissante, malgré un twist final calamiteux.
Saw IV est loin d’être l’infâme mixture qui cherche juste à pérenniser la franchise sans se soucier de son public. Non exempt de défauts,
Saw IV demeure une œuvre précoce qui enterre tout de même de loin
Saw II et
Saw III sans égaler le petit film à l'origine de la franchise
Saw.
Saw IV est pétri d'intentions louables qui transparairent sans lourdeur tout au long du métrage. La sérialité des Saw voit enfin le bout du tunnel!
Gwenael Tison