Réalisateur d'un premier
Creep, Christopher Smith pourrait bien revenir hanter dangereusement l'esprit avec
Severance, un slasher présenté comme méchant et gorissime. On l'a vu au marché du film à Cannes et on confirme les rumeurs : la barbaque anglaise est ce qui se fait de mieux actuellement.
Ni vu ni connu, Christopher Smith débarquait il y a seulement un an avec
Creep. Le synopsis n’était pas sans faire penser au
Métro de la mort (Gary Sherman, 72) mais au lieu de pondre une relecture peu fine, l’anglais Christopher Smith distillait une atmosphère tout aussi prenante et signait un film de trouille d’une simplicité exemplaire qui ne cherchait pas à jouer au plus malin. En fait, plus proche de
Jeepers Creepers que de
Saw, avec des réminiscences de
Mimic,
Creep jouait à fond la carte du premier degré, récusait toute forme d’humour faussement décontractant, conchiait le cynisme de bas étage, multipliait les excès comme les petites bifurcations tordues et usait d’un argument simplissime pour envoyer des ondes positives aux films d’horreur des années 70-80. Première réussite : la mise en scène qui jouait sur la sensation claustrophobe et épousait le point de vue d’une jeune femme (Franka Potente, la demoiselle de
Cours, Lola cours) qui sous les effets de la fatigue, de l’excitation et de l’alcool, découvrait l’envers d’un décor qu’elle pensait familier, banal, fréquenté… L’actrice, déjà tête d’affiche dans le très sympathique
Anatomie, était au diapason, tout comme ses camarades inconnus au bataillon et remisait au placard tout cabotinage inutile.
Avoir peur au cinéma est la sensation la plus voluptueuse qui soit. Et
Creep instillait l'exquise peur ! Lorsque la menace révélait enfin son vrai visage (séquence à glacer le sang parce qu’il prenait tout l’écran), le trouillomètre commençait progressivement à monter. Parallèlement, le réalisateur n’abusait pas de musique assourdissante, ne triturait pas la mécanique du montage, n’effectuait pas d’hyperboliques mouvements de caméra et se contentait de rester simple. En s’amusant par exemple à se balader dans les dédales inanimés du métro. C’est ainsi, avec une étrange économie de moyens, qu’il mettait en image des visions marquantes quand elles n'étaient pas purement cauchemardesques. Elles n’en étaient pas moins dépourvues de violence et dégageaient une odeur quasi-pestilentielle qui contribuait à rendre le climat encore plus déstabilisant. La scène finale, la plus longue et la plus cérébrale, concluait l’histoire de manière inattendue, en insistant sur une connotation sociale suggérée dans le prologue où l’un des personnages se servait d’une métaphore excrémentielle pour symboliser la différence des classes. Authentique plaisir coupable à une heure où le cinéma se fourvoyait dans le politiquement correct et l’aseptisation mortifiante,
Creep est un bon film carré, gore et follement efficace, malin, stressant. Que demander de plus ? La suite !
Et la suite, c'est
Severance, opus encore plus étonnant ! Six personnes de la société de vente d'armes Palisade Defense se rendent à un week-end de paint-ball organisé par leur entreprise. Malgré l'étrangeté des lieux et les rumeurs qui s'y rapportent, le week-end démarre plutôt bien jusqu'à ce que les participants découvrent qu'ils sont devenus la proie de soldats d'élite légèrement dégénérés. Dès lors, ils vont devoir se battre pour leur survie et l'expression répandue dans leur business "tué ou être tué" va prendre tout son sens...
On peut maintenant affirmer sans risque que l'admirable
Shaun of the Dead a livré les clés nécessaires sur la façon d'aborder un cinéma fantastique à petit budget en Europe, à la fois comique, respectueux du genre, et offrant une véritable alternative aux influences mal digérées des continents américains et asiatiques. Sans atteindre l'exploit pré-cité, Severance s'engouffre dans cette brèche récemment ouverte par Simon Pegg et Edgar Wright, cette fois-ci sous l'angle du slasher et du film de boogey-man. La structure demeure sensiblement la même : 1) une mise en place de caractères loufoques voire exagérément stéréotypés (dans la droite lignée des séries humoristiques british). 2) Une rencontre avec l'élément fantastique, où les situations sont désamorcées par les réactions inadaptées de ces personnages, voire leur manque de réaction tout court. 3) Un climax sous forme de survival, où le premier degré l'emporte même si les gags demeurent.
Severance voit donc un groupe d'employés de bureau s'offrir une virée paint-ballesque dans une région paumée de Hongrie, où les attend une troupe de soldats sadiques fraîchement débarqués d'un Srebrenica quelconque. "The Office rencontre Deliverance" annonce fièrement le réalisateur Christopher Smith. Nonobstant certaines règles du survival, il n'y a ici ni provocation, ni justification, ni échanges dialogués entre les parties; le groupe de "héros" se contente d'être composé d'un rammassis d'idiots, et les bad-guys sont des meurtriers aussi anonymes que muets. D'où zigouillage systématique du casting avec tout ce que la guerre et la chasse a pu mettre à disposition des tueurs en série à travers les âges : mines anti-personnelles, fusil, mitraillette, couteaux, baril d'essence et éventuellement camp d'extermination. Après une demi-heure de mise en place ponctuée de gags débiles et assumés, Severance enclenche la pompe à hémoglobine avec une séquence fameuse de pied broyé par un piège à loup, qui garantira l'hilarité de tout vicelard sainement constitué (nous étions dans une salle bourrée à craquer de vicelards, on n'en entendait plus les dialogues). Dès lors, le jeu de massacre va s'astreindre à une discipline de fer, en garantissant des mises à mort variées au possible, des références régulières à la culture djeun et/ou beauf (hashish, ecstasy, paint-ball, pin-ups aux seins nus qui tirent à la mitraillette... si, si !), et même un hommage détourné au plus célèbre gag de
Bad Taste.
Tourné pour partie en Hongrie et pour partie à l'île de Man, Severance s'appuie sur un casting loin de l'amateurisme (Laura Harris, rescapée de
The Faculty - Toby Stephens, croisé dans
Meurs un autre jour - Danny Dyer, remarqué dans
Human Traffic), qui achève de donner à cette comédie horrifique les lauriers qui font si cruellement défaut à nos rares tentatives françaises, où l'humour sert avant tout à se dédouaner et se placer au-dessus du genre qu'on prétend servir. Bref, tandis que l'on se contente de nos 2CV, de l'autre côté de la Manche le ciné d'horreur à petit budget roule en Rolls et en Jaguar. Chance: le film est prévu le 18 octobre prochain dans les salles françaises.