Les Rolling Stones sont comme des empreintes indélébiles qui ont traversé l’œuvre scorsesienne jusqu’à une fascination sans retour. On parle beaucoup de
Shine A Light en tant que rêve. Celui d’un cinéaste qui voulait filmer le groupe légendaire sur scène. Le film tient plutôt de l’aboutissement d’un homme qui s’est nourri de musique pour orchestrer des instants sublimes gravés sur pellicule. Après les réussites de
The Last Waltz ou de
No Direction Home : Bob Dylan, Martin Scorsese a filmé l’esprit rock des Stones au Beacon Theatre de New York. Pendant deux jours (fin 2006), marquant la dernière tournée de
A Bigger Band, Marty installe le décor et se lance dans un exploit technique au profit du mythe. En Big Brother audiovisuel, le réalisateur positionne seize caméras et laisse le show débuter au centre de sa ville fétiche…
SHINE A LIGHTUn film de Martin Scorsese
Avec Mick Jagger, Keith Richards, Ron Wood, Charlie Watts, Christina Aguilera, Bill Clinton, Rebecca Merle, Kimberly Magness, Igor Cherkassky, Michael Ciesla, Jack White
Durée : 2h02
Date de sortie : 16 avril 2008Il ne faut pas être dupe sur la marchandise.
Shine A Light n’est pas le documentaire ultime sur le groupe. Il emprunte à peine quelques images d’archives au passé halluciné des jeunes anglais et ne pose pas de véritable point de vue sur leur carrière. Le dernier opus de Martin Scorsese est un concert filmé, une captation à budget confortable entourée d’un public (malheureusement) bling-bling, venu montrer son dernier veston à la mode marqué du sceau VIP et ses dents blanches labellisées Emporio Armani. Même la famille Clinton au grand complet est venue saluer. Qu’à cela ne tienne, dès que les papys du rock’n’roll s’emparent de la piste, on peut se permettre d’oublier.
Première surprise, le concert permet de redécouvrir des chansons moins connues du répertoire du groupe comme
As Tears Go By ou
Far Away Eyes. Des perles berçant l’oreille avec humour et sensualité qui contrastent aisément avec le défoulement spectaculaire d’un Mick Jagger au mieux de sa forme. Des guests font également leur apparition, notamment sur
Loving Cup (l’androgyne Jack White des White Stripes) et surtout sur
Champagne and Reefer avec un trio Buddy Guy, Keith Richards, Ronnie Wood détonnant. La présence de Christina Aguilera sur
Live With Me pourra faire sourire. La belle a un cran à toute épreuve et une attitude suffisamment sulfureuse pour faire vite oublier les premières craintes des fans. On pourra regretter l’absence de
Gimme Shelter véritable emblème sonore que Martin Scorsese a utilisé dans trois de ses films (
Les Affranchis,
Casino et plus récemment dans
Les Infiltrés). Mais ceci est finalement très personnel.
Scorsese filme l’incandescence scénique en ne cherchant jamais l’artifice de mise en scène. On est loin de
The Last Waltz où l’urgence foutoir du tout voir tout filmer tout capter venait fusionner avec la folie du concert. L’important n’est pas là. Il faut le chercher sur la danse diaboliquement sexy de Jagger sur
Sympathy For The Devil ou la voix abîmée de Richards sur
You Got The Silver. L’énergie dégagée par le groupe se suffit amplement à elle-même. Le cinéaste s’efface derrière son sujet, hormis une tentative finale amusante à la sortie de la scène et des coulisses (rappelant vaguement
La Valse des Pantins).
Objet mineur dans la filmographie du Maître,
Shine A Light vaut pour les Rolling Stones, pour leur complicité criante, leur plaisir toujours présent, même après 40 ans de carrière. Ceux qui reprochent l’académisme moribond qui s’empare du cinéaste depuis quelques années, pourront apporter un peu plus d’eau à leur moulin. S’ils pensent que Martin Scorsese se fait plus sage, les Rolling Stones, eux, siègent sur le trône imposant de rois du rock’n’roll.
Nicolas Schiavi