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Shooting Dogs

La critique d'Excessif

4/5
shooting_dogs_z2 L'HISTOIRE : Printemps 1994. En seulement cent jours, un million de Rwandais Tutsis sont massacrés par leurs concitoyens hutus. L'ONU était là et aurait pu éviter cette catastrophe. Au cœur de tout cela, un prêtre et son jeune acolyte seront forcés à jauger l'intensité de leur foi, les limites de leur courage et, enfin, de faire le choix de rester auprès des leurs ou s'enfuir...
800 000 morts en à peine trois mois. Tel est le bilan du génocide qu'a connu le Rwanda entre avril et juillet 1994. Pour retrouver une telle démesure dans l'horreur et la haine, il faut quasiment remonter à 1975 et au Cambodge, voire à la seconde guerre mondiale et aux camps de concentration. C'est dire si l'on était surpris, voire choqués, du désintérêt du cinéma pour ce drame, lui qui a toujours su si bien participer du devoir de mémoire par le passé. Le mal a été en partie réparé pour les dix ans du drame, avec Hôtel Rwanda. L'histoire -évidemment vraie- du directeur de l'hôtel des Mille Collines, qui abrita environ 2000 Tutsis et Hutus modérés dans son établissement, les sauvant ainsi d'une mort certaine. Mais le film, bien qu'éminemment respectable et sincère dans sa démarche, ne rendait pas compte de toute la réalité de ce génocide. En choisissant d'adapter l'histoire d'une exception qui confirme la règle, le film souffrait ainsi du syndrome "La liste de Schindler": si l'on y rendait hommage au courage d'un homme, -un hommage amplement mérité, là n'est pas la question,- la réalité de la situation nous filait bel et bien entre les doigts; une réalité d'autant plus "minorée" que le film s'achevait sur un relatif happy end dicté certes par les évènements mais nullement représentatif de la majorité.
Car l'unique réalité pour ladite majorité, la voici: durant l'été 1994, huit cent mille êtres humains n'ont pas eu la chance de pouvoir trouver refuge dans un hôtel de luxe, ni n'ont pu soudoyer les responsables des massacres, et ont bel et bien été assassinés sous le regard passif de la communauté internationale et des soldats de l'ONU.
Tels sont les faits démontrés de façon édifiante -car réaliste- dans Shooting Dogs. C'est ce qui en fait un film nécessaire. Nécessaire et indispensable.



Shooting Dogs
Royaume-Uni / Allemagne - 2005
Un film de Michael Caton-Jones
Avec John Hurt, Hugh Dancy, Dominique Horwitz, Clare-Hope Ashitey…
Durée: 1h54
Sortie le 08 mars 2006

1994, Rwanda. Dans cette ancienne colonie belge, la haine est palpable entre les Tutsis, ethnie minoritaire, et les Hutus; ethnie largement majoritaire possédant tous les postes clés du gouvernement. Ces derniers nourrissent une haine tenace envers les Tutsis depuis l'époque où ceux-ci étaient à la tête du pays, où les colons belges les y avaient installés. La domination Tutsi prit fin entre 1959 et 1962 après que les Hutus se soient révoltés.
Le 6 avril 1994, l'avion du président Habyarimana est abattu par des extrémistes Hutus désireux d'empêcher les accords de paix prévus entre les deux ethnies. La milice Interahamwe, appuyée et aidée par l'armée rwandaise, saisit ce prétexte pour déclencher dès le soir même une vaste opération d'épuration ethnique, qui cible la totalité des Tutsis ainsi que les Hutus modérés. Dès le lendemain, près de 2000 d'entre eux se réfugient à l'Ecole Technique Officielle (ETO), dirigée par un père catholique anglais. Il est aidé par un jeune professeur, anglais lui aussi. L'école est protégée par un détachement de soldats belges de la MINUAR (Mission des nations Unies chargée de l'assistance au Rwanda), dont les ordres sont d'observer les évènements et de ne pas intervenir. Bientôt, le climat d'incertitude va devenir intenable pour les réfugiés, malgré la bonne volonté du directeur de l'école et du jeune enseignant.




Le titre Shooting dogs ("abattre des chiens") fait référence à une des prérogatives des soldats de l'ONU stationnés au Rwanda durant le génocide de 1994: il leur était interdit de faire usage de leurs armes contre les miliciens qui massacraient la population Tutsie pratiquement sous leurs yeux; mais il leur était permis de tirer sur les chiens qui dévoraient les cadavres jonchant les rues afin de limiter les risques d'épidémies. Cette situation absurde est au cœur du message délivré par le film, et le choix de l'histoire racontée n'est certainement pas étranger au besoin de le faire passer. L'objectif du film est en effet double: rendre compte de l'horreur que fut le génocide rwandais, et fustiger l'attitude de la communauté internationale -et principalement de l'ONU- dont le refus d'intervenir et la passivité au moment des faits peuvent être sans peine qualifiés de criminels. Et en choisissant de nous raconter les évènements s'étant déroulés à l'ETO durant les premiers jours du génocide, le film remplit son office sur les deux tableaux. Il réussit là où Hôtel Rwanda échouait partiellement : nous relater une histoire représentative du drame vécu par les rwandais. Les soldats de la MINUAR y sont décrits comme des fantoches qui se cachent derrière leurs ordres, les O.N.G. et les occidentaux en place font de leur mieux avec leurs maigres moyens, et les journalistes tentent d'alerter la communauté internationale avec le désespoir de ceux qui savent que leurs chances de succès sont plus que minces. Un portrait de la situation qui peut paraître partisan ou exagéré, et pourtant voilà : les faits sont indiscutables.


C'est ici qu'une humble critique de film telle que la présente montre ses limites: comment peut-on dénigrer, ou, au contraire, saluer un film; quand ses rouages ne relèvent pas d'un choix conscient de réalisation ou d'écriture, mais bel et bien de la réalité? Quelle légitimité y a-t-il à déplorer des ressorts dramatiques que l'on aurait pu juger faciles ou condescendants dans un film de pure fiction, quand ceux-ci se contentent de retranscrire des faits réels aussi fidèlement que faire se peut? Car oui; indubitablement, certaines scènes s'avèrent particulièrement édifiantes. En d'autres circonstances, l'on aurait même été en droit de crier au chantage émotionnel. Seulement voilà: tous ces évènements se sont produits. En critiquer la retranscription reviendrait à critiquer le choix de l'histoire adaptée. La réalité du génocide n'en restera-t-elle pas moins inchangée? Les évènements s'étant déroulés à l'ETO début avril 1994 n'en mériteront-ils pas moins d'être racontés? Rien n'est moins sûr. Pour le dire plus prosaïquement, quand on a de la fièvre, on ne blâme pas le thermomètre. C'est pourquoi, dans une certaine mesure, Shooting Dogs élude l'analyse filmique traditionnelle. Juger un film tel que celui-ci sur les critères habituels s'avèrerait déplacé, voire même obscène. Tout juste peut-on s'attarder sur ce qui donne à un métrage sa personnalité, et détermine le degré de lecture que l'on en aura : sa mise en scène.



Michael Caton-Jones est un mal aimé. Il fait partie de ces réalisateurs du bas de la A-List qui signent à l'occasion des commandes alimentaires, et réussissent en général un film sur deux. Dans son cas, et malheureusement pour lui, la plupart des gens ne semblent retenir que la coupe à moitié vide. Ne le nions pas : le réalisateur du futur Basic Instinct 2 se traîne en effet quelques casseroles, dont la plus bruyante est assurément Le Chacal avec Bruce Willis.
Ce serait oublier un peu vite que l'homme est aussi capable du bon (un Rob Roy pas honteux du tout, un Blessures Secrètes parfaitement recommandable), voire du très bon (Memphis Belle, excellent film que l'on oublie toujours sur les forteresses volantes de la deuxième guerre mondiale). Shooting Dogs est non seulement un bon cru, mais c'est sans doute également son chef d'œuvre.




La mise en scène, contrairement à ce que l'on pourrait penser, s'efface devant la cruauté des évènements, préférant laisser parler ces derniers pour eux-mêmes. Ainsi, à de rares exceptions -justifiées-, vous n'entendrez pas de musique triste sur les scènes les plus intenses pour souligner l'horreur de la situation. Le filmage, brut et concis, participe de cette démarche "naturaliste"; comprendre que les exactions de la milice ne nous sont pas cachées -d'où l'impression fausse que le film cherche à nous tirer les larmes. Pourtant, on ne le répètera jamais assez, Michael Caton-Jones n'a fait que retranscrire les évènements sur pellicule. Il est indispensable de ne pas se tromper de procès et de se poser à nouveau la bonne question: qu'y a-t-il de plus impudique? Montrer des massacres à l'écran, ou les laisser se perpétrer sous nos yeux? De fait, le métrage n'évite pas un aspect revendicateur et revanchard, notamment au travers du personnage de l'officier belge en charge de la protection de l'ETO, décrit comme compatissant mais impuissant et lâche. En l'état, difficile toutefois de ne pas se ranger à l'avis du réalisateur et des scénaristes. Ceux-ci trouvent d'ailleurs en la personne du prêtre (John Hurt, pour sa troisième collaboration avec Michael Caton-Jones) et de l'instituteur (Hugh Dancy) leur parfait avatar: celui d'occidentaux horrifiés par le massacre des Tutsis et par la passivité de l'ONU, mais impuissants lorsqu'il s'agit d'y changer quoi que ce soit. Un déplacement émotionnel que subira également le spectateur, et qui peut paraître superflu ou facile, mais qui est une fois encore dicté par les évènements: une des raisons de l'inaction de la communauté internationale, pour cruel que cela paraisse, repose sur le gouffre identitaire entre les dirigeants de l'ONU, majoritairement blancs et occidentaux, et la population rwandaise. Un problème de fond qui est parfaitement résumé dans le film par le personnage de la journaliste anglaise, lors d'un dialogue où elle constate en substance que les occidentaux ne s'émeuvent pas outre mesure des massacres parce qu'il ne s'agit, dans le fond, "que d'africains morts".



C'est aussi pour cela que le film atteint sa cible: il distille un malaise palpable, qui ne tient pas seulement à l'horreur de la situation mais nous renvoie à notre propre lâcheté. L'on a beau savoir que l'on n'est aucunement responsable des évènements ayant conduits au génocide rwandais, ou même de l'absence d'intervention des grandes puissances, rien n'y fait: le film laisse un goût amer dans la bouche. Un sentiment parfaitement stigmatisé durant un épilogue européen dont la sophistication répond de manière glaçante à la poussière, au sang et à la fureur des évènements qui ont précédé. Un voyage dont, à l'instar des protagonistes, on ne ressort pas indemne. Et n'en doutez pas, le choc risque d'être brutal lorsque vous ressortirez du cinéma à l'issue de la projection, et retrouverez les rues propres et bien éclairées d'une France dont la richesse et la garantie de sécurité vous paraîtront, par contraste, presque déplacées.



C'est bien là le signe des grands films: ils trottent dans la tête pour longtemps. Allant jusqu'à ébranler nos acquis. Quand, en plus, le film se double d'un instantané aussi fidèle qu'implacable sur un des drames les plus prégnants du vingtième siècle, la question de la nécessité d'aller le voir ou pas ne se pose même plus.
Shooting Dogs, nouveau film-étalon sur le génocide rwandais? De là à le penser, il n'y a qu'un pas, que l'on franchira allègrement. Le devoir de mémoire impose de ne pas s'arrêter en si bon chemin.

Le verdict des internautes

Total des votes : 6

Les notes des internautes

  •  
    Scénario
  •  
    Réalisation
  •  
    Acteurs
  •  
    Musique

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