Peu de films donnent véritablement le sentiment du voyage, la nécessité de se livrer au hasard des routes et des rencontres dans l'incertitude précaire d'un présent perpétuel.
Carnets de Voyage de Walter Salles y parvenait brillamment : saisir un lieu, connaître de nouveaux visages et repartir. Dans cette odyssée au coeur de l'Equateur, la cinéaste Tania Hermida y parvient également, imposant une narration originale, pleine de l'atmosphère de ces virées, « sur la route », où l'on attend une voiture et où la finalité n'est qu'un prétexte, où l'important réside dans le parcours, pas dans la destination.

Ainsi on adopte un rythme lent, celui du voyage, on ne fait pas d'emblée connaissance avec les personnages et leurs motivations profondes. Tout cela garde d'abord sa part de secrets qui trouveront leurs résolutions plus tard. La présentation des protagonistes est d'ailleurs assez comique, décalée, à la manière neutre d'un état civil (âge, taille, maladies héréditaires et autres détails presque physiologiques), il en va de même pour les villes (présentées en voix-off avec la date de leur découverte, leur population, leur histoire). Bref cela prend ironiquement de la distance, en contradiction avec ce qui se déroule sur l'écran.
Car comme tout périple, celui-ci est avant tout intérieur, le reflet d'intimités et de liens inattendus, des amitiés profondes qui naissent parfois au hasard des circonstances (grâce à la belle complémentarité que développent les deux actrices principales, Tania Martinez et Cecilia Vallejo). Ici, c'est une grève nationale paralysant les routes qui va rapprocher Esperanza, l'espagnole extravertie et ouverte avec Tristeza, équatorienne d'abord farouche et taciturne. Elles semblent seules, isolées, dans un monde étrangement déserté, comme si la création entière répondait à leur avenir en attente. Les paysages équatoriens sont immenses, naturels, mystérieux. Les villes semblent abandonnées et silencieuses. Les chemins sont interminables, les voitures qui pourraient les prendre à leur bord sont rares et vaguement inquiétantes.

L'incertitude profonde, qui est l'essence des vrais voyages, devient le coeur esthétique et thématique du film. On ne sait jamais vraiment où on atterrit. On ne distingue pas les rencontres qui sont solides et fiables de celles qui peuvent mal tourner. On partage étrangement l'état des deux héroïnes. Il s'agit simplement d'embarquer avec elles, et de s'ouvrir, un peu comme Tristeza qui, peu à peu, va partager son histoire, se dévoiler jusqu'à livrer son vrai nom lorsque le voyage aura pris fin.
Les étapes et les rencontres se succèdent : une fillette aux ordres de sa grand-mère dans un bus, deux journalistes qui semblent nourrir quelques espoirs en acceptant les deux « mignonnes » à l'arrière de leur pick-up, l'apparition de Jesus et de son urne funéraire, un indien à moto, un play boy en voiture... A travers de ces différents visages, ces différents moments, une humanité se dessine et surtout -ce qui est beaucoup plus délicat-, une sensation de dépaysement, d'éloignement, mise en évidence lorsqu'ils sont dans ce village et qu'une vieille femme regarde un feuilleton à la télévision (cela paraît incongru). Lorsqu'ils arrivent enfin à leur but, la conclusion est décevante et la vie reprend son cours (dans l'ennui d'un mariage qui ressemble à tant d'autres). On a goûté au grand air. On s'est éloigné dans une belle parenthèse. Lorsque l'on retrouve la banalité de la civilisation, lorsqu'à l'aube, Jesus, le sympathique compagnon de voyage s'est volatilisé, c'est la désillusion qui domine.

Si loin est une oeuvre déroutante et audacieuse, qui bouleverse les habitudes, impose sa cadence, propose avec simplicité de partager l'expérience d'un voyage en Equateur. Au fond, l'histoire ne compte pas beaucoup. Mais ce que le film donne à ressentir est assez intéressant, d'une belle authenticité. Pour qui a déjà voyagé, on retrouve cette sensation curieuse, indéfinie, celle qu'on oublie ou que l'on tait au retour, cette fébrilité qui domine chaque aventure, découpée en étapes parfois sans rapports entre elles, en amis, éphémères ou non, dans cette étrange transition où l'on sort de sa vie et où peu à peu, on a le temps de devenir soi-même.
C'est une sorte de voyage initiatique vers la désillusion qu'entreprend celle qui dit s'appeler Tristeza. Tout cela est joliment suggéré et fait de ce premier film un fort joli moment. Il faut toutefois accepter d'y perdre un peu de nos réflexes et de nos automatismes. Comme lorsque l'on part loin.
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