La critique d'Excessif

5/5
sideways3dz2 L'HISTOIRE : Deux amis, à l'approche de la quarantaine, décident de partir faire la route des vins en Californie. L'un est un écrivain raté et vient de divorcer ; l'autre, acteur de séries hollywoodiennes, est à une semaine de son mariage avec une riche héritière. De cave en cave, de bar en bar, ils vont savourer cette semaine charnière, où leur amitié sera mise à rude épreuve.
Précieux sont les films qui cueillent le spectateur, qui tissent un lien affectif avec lui, le font trembler de plaisir et d’émotion quand il sort du cinéma et lui donne envie d’hurler au génie. Sideways est l’un d’eux. Une œuvre d’une incommensurable beauté dont la puissance émotionnelle ravit les sens, réjouit l’âme, déchire le cœur.

CINE : SIDEWAYS
Un film d'Alexander Payne
Avec Paul Giamatti, Thomas Haden Church, Virginia Madsen
Durée : 2h04
Sortie : 09 Février 2005

Deux amis, à l'approche de la quarantaine, décident de partir faire la route des vins en Californie. L'un est un écrivain raté et vient de divorcer ; l'autre, acteur de séries hollywoodiennes, est à une semaine de son mariage avec une riche héritière. De cave en cave, de bar en bar, ils vont savourer cette semaine charnière, où leur amitié sera mise à rude épreuve.


Les mots semblent pauvres pour résumer l’enthousiasme provoqué par ce film. Sans doute parce que lui, et lui seul, retranscrit l’indescriptible, joue sur le vécu de chacun, déride les zygomatiques et stimule l’affect lacrymal comme personne. A priori, sur le papier, un film en forme de road-movie initiatique sur deux potes qui partent faire la route des vins suscite au mieux un ennui poli, au pire le désintérêt le plus complet. Et en effet, on suppute le pire: du défilé de personnages secondaires inexistants aux situations artificielles qui tendent à montrer pesamment que les héros ont changé au fil de leurs pérégrinations.

Rajoutons-en une couche: on pouvait également se méfier des rumeurs venues d’outre-Atlantique où les critiques rivalisent de dithyrambes. Ce qui peut laisser craindre la surestimation et le truc consensuel et mollement calibré pour amasser les prix. Bref, l’horreur totale. Oui mais voilà: on a faux sur toute la ligne puisque avec son casting ultra-confidentiel, en jouant sur l’infiniment petit, en s’attachant aux petits riens qui font les grands touts, ce film bouleverse au plus profond. Sideways n’a rien d’un film pataud, démonstratif, appuyé mais tout d’une pépite dorée extrêmement subtile où l’inquiétude perce derrière la légèreté et qui développe une humanité et une dinguerie patentes.


De prime abord, les deux protagonistes semblent obéir à un clivage manichéen: d’un côté, Jack, un acteur de séries hollywoodiennes has-been qui se marie dans une semaine; de l’autre, Miles, un écrivain divorcé qui n’a plus foi en la vie. L’un veut en profiter au maximum avant de passer la bague au doigt; l’autre se complaît dans la tristesse. Ces deux mecs entretiennent des rapports très liés avec des engueulades sur fond de réconciliations alcoolisées, des grands moments de rigolade et un chouia d’émulation latente. Tous les deux n’ont pas la même conception de la vie mais cela leur est bien égal: la complémentarité est ce qui soude leur amitié et ils ont chacun à apprendre de l’autre.




En confrontant la superficialité de Jack à la profondeur de Miles, le film obéit à ces personnalités et propose autant d’occasions de rire que de s’émouvoir. Seulement, tout se brouille dès lors que Payne introduit des personnages féminins extrêmement fouillés. Des femmes blessées (Stéphanie et Maya) qui simulent le sourire alors que tout va mal intérieurement. Progressivement, on se rend compte que toutes les figures au départ archétypales ont finalement en commun cette incapacité à faire confiance aux autres mais font (presque) tous des efforts pour le masquer. Et quand les émotions prennent le dessus, les plus forts ne sont pas nécessairement ceux qu’on pense.


Scène sublime de séduction: Miles et Maya se désirent secrètement mais n’osent pas se l’avouer. Alors qu’ils sont dans la baraque de Stéphanie, la demoiselle complice qui préfère prendre du bon temps avec Jack sans se poser de questions, les deux amants platoniques multiplient les regards en coin, forment des cercles maladroits, entretiennent un dialogue artificiel. Ils se frôlent, s’aimantent mais ne veulent pas faire le premier pas de peur de se tromper. Des hésitations, une caresse discrète, un baiser furtivement échangé, filmé de loin: ces deux-là prennent le temps de se séduire. Cette scène est un condensé d’émotions qui démontre non seulement les vertus de l’ellipse mais reflète surtout magistralement l’attraction charnelle, l’électricité qui embrase deux corps, la mélancolie qui presse les âmes. Un tumulte d’une intensité inoubliable.

D’une durée conséquente (deux heures de bobine), le film n’ennuie que ceux qui ne prennent pas le temps de vivre ou qui n’ont pas connu cet état. Sans chercher à étirer inutilement les séquences, Payne prend juste le temps de faire vivre des personnages (chose trop rare aujourd’hui où les stéréotypes sont légions) et de donner un sens à chaque séquence (bis repetita à une heure où on cherche des trips esthétisants creux et des films en forme de jeux vidéo). En effet, ici, chaque scène correspond à un état d’âme, un frisson érotique, un éclat de rire. On a tous partagé un jour ou l’autre cette sensation bizarre de ne plus être sur la même longueur d’onde qu’un de ses meilleurs potes, que sa petite amie etc. La mise en scène presque aérienne, le sens du détail dérisoire, la photo appuient cette sensation de décalage drôlement absurde, un peu à la manière de Sofia Coppola et son lumineux Lost in Translation.


On soupçonnait Alexander Payne doué (L’arriviste, Monsieur Schmidt) mais on ne le pensait pas capable de nous livrer un film aussi abouti. Comme si la cruauté de son trait avait laissé la place à une lucidité désabusée. Comme si le cynisme se diluait pour faire éclater cette sensibilité que refoule ceux qui souffrent en silence. Et puis, il y a cette formidable empathie pour le personnage de Miles (Paul Giammati, au-delà des qualificatifs), écrivain raté, auteur d’un livre refusé par les éditeurs parce que trop beau pour le monde superficiel dans lequel on erre, paumé. Il doit alors renoncer à ses rêves et retourner à son train-train quotidien. Dans l’espoir secret que l’amour se manifeste. En attendant, patiemment, que la lueur apparaisse. Que l’amour vienne le tirer de son marasme et panse ses blessures.

Le réalisateur a des choses à dire sur la vie et les dit avec une simplicité extraordinaire, un mélange de distance et d’enthousiasme comme s’il maniait à la fois le scalpel et les battements de cœur. Son Sideways est d’une beauté infinie: il traîne une mauvaise humeur d’un bout à l’autre, un spleen existentiel où toutes les remises en question se passent de mots. Où toutes les meurtrissures se lisent à travers les sourires rares et tristes de Miles. Des sourires pour mieux se moquer de la vie et de son ironie. Quand il sourit, c’est le film qui revit. Et le spectateur aussi.

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