Qu’on connaisse les codes, conventions, personnages de la bédé ou pas, peu importe :
Sin City semble avoir été produit dans le dessein de séduire à la fois les fans du comic et les cinéphiles tous azimuts en quête de sensations fortes. Bonne nouvelle : ce projet inclassable et casse-gueule a tout d’une réussite collective (Miller et Rodriguez, Rodriguez et les acteurs, les acteurs et les personnages). Le résultat, bientôt sur la croisette, dans les salles le 1er Juin prochain, est aussi explosif qu’une bombe.
CINE : SIN CITY
Un film de Robert Rodriguez
Avec Bruce Willis, Mickey Rourke, Clive Owen, Jessica Alba, Rosario Dawson, Benicio Del Toro, Elijah Wood, Josh Hartnett, Nick Stahl, Michael Madsen, Michael Clark Duncan, Jaime King, Brittany Murphy, Carla Gugino, Rutger Hauer, Devon Aoki.
Durée : 2h04
Sortie : 01er Juin 2005Sin City est une ville infestée de criminels, de flics ripoux et de femmes fatales.
Hartigan s'est juré de protéger Nancy.
Marv, un marginal brutal, part en mission pour venger la mort de son unique véritable amour, Goldie.
Dwight est l'amant secret de Shellie. Il passe ses nuits à protéger Gail et les filles des bas quartiers du terrible Jackie Boy. Trois histoires en une à Sin City. Première scène : un homme et une femme fument une cigarette, laissent entrer l’air du désir dans leurs belles phrases, susurrent des mots de séduction glacés, se lancent des regards enflammés de désir d’abandon, s’embrassent et se serrent fort avant que… le tueur à gages (Josh Hartnett) ne bute la demoiselle. Ce personnage énigmatique, à l'aune de tous ceux qui peuplent les bas-fonds de Sin City, sert de prologue et d’épilogue et finit incidemment par entrer dans la narration (on ne dira pas pourquoi). Reste qu’on obtient le plus beau dernier regard au cinéma depuis… Depuis quand au fait ?
Trois histoires parallèles : celle d’un homme (Mickey Rourke), brute au visage fracassé et cœur meurtri qui recherche le meurtrier de la prostituée qu'il aimait ; une autre, carnage adultérin mettant en scène Clive Owen, Brittany Murphy et Benicio Del Toro ; et enfin une dernière avec Bruce Willis en flic qui sauve une enfant des mains d’un pédophile. Respectivement, le film regroupe trois tomes de
Sin City : le premier
Sin City ; le troisième baptisé
Le grand carnage (The Big Fat Kill) et le quatrième,
That Yellow Bastard. A l’intérieur de chaque histoire, des révélations plus ou moins surprenantes se cachent. Si le segment du
Grand carnage ne possède pas l’intensité paroxystique et émotionnelle de deux autres segments, il propose un coup de théâtre inattendu autour d'un personnage précis qui remet tout en question et complexifie la tache. A chaque fois, les personnages essayent à leur façon de contrer cette société rongée de l'intérieur en exprimant leurs sentiments à des degrés différents. Dans tous les cas, le plat, très relevé, se mange très froid et se digère très mal.
Une lecture superficielle du film peut donner l’impression d’un capharnaüm où les personnages se croisent entre eux sans suivre de réels enjeux dramatiques. Il n’en est heureusement rien. En réalité, c’est plus complexe : l’apparente structure alambiquée des trois histoires en une pourrait être assimilée à Tarantino et son
Pulp Fiction (auquel on pense légitimement) mais cela ne correspond point à un effet de style ostensible de la part de Rodriguez à celui qu’il surnomme affectueusement son frère. En fait, elle était déjà à l’origine dans le comic. De la même façon que Frank Miller dans la bande dessiné d’origine, Rodriguez fait se converger les histoires vers un même point de repère (le fameux bar dans lequel Jessica Alba se trémousse - habillée) pour former un authentique triptyque aux tons différents.

Le spectateur est par conséquent libre de préférer le segment qu’il préfère en fonction de sa sensibilité. Pour revenir sur Tarantino, cité comme réalisateur invité, il n’a tourné qu’une seule scène (celle où Clive Owen et Benicio Del Toro roulent en voiture) qui ne constitue pas le passage le plus transcendant. Le jeu sur les couleurs (rouge comme la mort et l’amour, jaune pour le Yellow Bastard) et le noir et blanc aux teintes variées (bleu, rouge) confère une atmosphère de sinistrose palpable, renforcée par la pluie et la neige omniprésentes. Comme dans la bédé originelle, le noir et blanc affûtée appuie cette désincarnation, cette impression que la vie est délavée… Elle ne sert point de coquille esthétisante et s’avère un impeccable choix, cinématographiquement parlant, pour retranscrire l’atmosphère poisseuse et mettre en valeur les nombreux étripages qui vont avec (têtes coupées, corps battus ou mutilés…).
Dans les profondeurs de Sin City Sin City (littéralement "cité du vice"), où luxure, corruption et violence règnent en maître. Les personnages ne sont jamais en sécurité (d’où l’impression d’oppression, d’univers clos) et souvent confrontés à des individus pervers ou simplement méchants (le fameux salopard jaune, entre autres). Et pourtant, malgré les apparences (trompeuses, bien sûr), il règne dans ce chaos nébuleux, dans ce fatras sanguinolent, une véritable humanité. Et c’est cette flamme d’humanité qui luit chez ces quelques personnages que Miller et Rodriguez nous montrent avec insistance. Peu étonnant donc que les trois segments qui forment l’ossature du film ne proposent que des histoires d’amour qui se finissent mal.

N’ayons craintes : le générique de début crédite le nom des acteurs et montre les personnages de la bédé qu’ils interprètent. La manière la plus rudimentaire de donner un repère. Preuve s’il en fallait une que le film s’adresse à tout le monde, même celui qui pige que dalle aux règles de ce monde imaginaire et sombre, gangrené par la haine et la décadence. Peut-on parler de fidélité au comic originel ? Oui, fidélité totale même : le visuel (parce que plastiquement parfait), la drôlerie des répliques (parce que
Sin City est un peu drôle, malgré tout, tant le désespoir est immense), les personnages (impeccablement synchrones), la noirceur (meilleure amie du cynisme dans les pires situations) et l’absence de morale (pas la peine de chercher de la lumière, il n’y en a point ici bas) retranscrivent au plus juste l’univers de la bédé ainsi que cette absence d’humanité, de monde sur le point de s’achever, de fin latente. Mais l’effet paradoxal de cette fidélité extrême peut se traduire différemment : elle a pour but de ne pas trahir l’esprit et ainsi ne point froisser les aficionados qui - il est vrai - sont généralement les premiers à faire la fluctuation entre la bédé et le film.
Néanmoins, et c’est là que la réussite s’impose,
Sin City est un fascinant objet de cinéma qui pose la fameuse question de l’adaptation ou comment transposer un univers balisé, codé, dans un cadre différent. La première sensation qu’il en ressort, c'est que les non-initiés ont envie découvrir la bédé tandis que les fans risquent de trop s'y trouver et singulièrement de ne pas être surpris. Etrange démonstration qui rappelle que cette fidélité peut s'avérer trompeuse. En même temps, les fans auraient été les premiers à crier au sacrilège à la moindre faille. Ici, ils n’auront rien à redire mais rien à apprendre. Ce qui est séduisant finalement dans le film, outre le fait que Frank Miller ait généreusement peaufiné avec Rodriguez cette adaptation, c’est que l’événement est à la hauteur du désir. Point de pétard mouillé ni même de divertissement consensuel : ça baise, ça saigne, ça gicle à Sin City. Et le sang peut prendre toutes les couleurs.
Le grand retour de Mickey Rourke Si la distribution est pléthorique et si tous les acteurs se distinguent jusque dans les seconds rôles (en dépit d’une Britany Murphy tout cabotinage dehors), il faut apporter une mention toute particulière à l’immense Mickey Rourke dont le propre vécu sert les fêlures indicibles du personnage qu’il interprète. On assiste ici à un phénomène passionnant où l’acteur met à profit ses blessures enfouies et autres problèmes persos pour servir la fièvre qui anime le personnage à interpréter. Singulièrement, il en résulte une métaphore sur son parcours artistique où promis à un brillant avenir dans les années 80 avec quelques grands films (
L’année du dragon, Michael Cimino ;
Angel Heart, Alan Parker), il a tout laissé tomber pour la boxe. Cela lui a été fatal. On ne l’a revu que subrepticement dans des films où il faisait des apparitions courtes et époustouflantes (
Animal factory ou encore
The Pledge). Ici, c’est la renaissance. On vient d’apprendre que le film allait être en compétition au festival de Cannes. Nous n’avons pas vu les autres films pour le moment, mais le prix d’interprétation masculine mériterait de tomber entre ces mains. Face à lui, la présence silencieuse et statique du psychopathe pervers et cannibale, incarné par un Elijah Wood démentiel, qu’on n’a jamais vu aussi bon. En faisant mine de ne rien faire (justement), il révèle ici une facette insoupçonnée, une faculté à distiller le trouble, à jouer sur l’ambiguïté et à incarner les ordures frappadingues de la pire espèce. Dans le même segment, Rutger Hauer fait une apparition brève mais marquante. L’interaction qui émane lorsque les deux personnages se rencontrent est intense : elle rappelle surtout que même les pires salauds sont capables de nous émouvoir (revoir la mort de Bill dans
Kill Bill 2).
En profondeur, tous les personnages obéissent à des codes précis que le film respecte au plus juste (les prostituées qui ont le droit de tuer mais seulement dans leur territoire). C’est un détail nullement négligeable qui va aboutir sur une vengeance autour du personnage de Becky, un visage d’ange aux yeux si innocents qui ne masque point une mentalité plus perverse. Tout aussi réussi, Kevin, futur Yellow Bastard (Nick Stahl, possédé), fils à papa de sénateur qui profite de sa tranquille situation pour se livrer à de viles besognes. Parallèlement à la description précise des persos, la construction en tresse du script a la grâce de se faire oublier la plupart du temps mais les plus sceptiques pourront toutefois retrouver les trois segments dans leur intégralité en dvd, avec en sus vraisemblablement des scènes inédites.
Mais pourquoi tant de haine ? Spectacle violent ? Oui. Incontestablement. Les plus dubitatifs risquent de conclure que tout cet étalage de virtuosité formelle ne rime qu’avec pose et prétention. Ce qu’on peut effectivement reprocher au film qui n’en est nullement exempt. Sauf qu’il faut apprendre à regarder au-delà de ce qui nous est donné de voir. Sous chaque histoire violente qui chacune à sa façon transgresse un tabou (pédophilie, cannibalisme…), il règne un romantisme précieux, brûlant, urgent, de dernière minute. Comme si pour survivre une dernière fois il fallait aimer par-dessus tout et ainsi trouver une raison de vivre. Le personnage de Bruce Willis ne vit que pour sa protégée. Celui de Mickey Rourke se lance à la recherche du meurtrier de la femme qu’il aime. Grosso modo, la densité dramatique contrebalance l’esthétisation voyante.

Point de faux événement mais on peut légitimement rester en dehors de l’univers et ne pas adhérer au côté bloc mode. C’est une limite, un risque en même temps qu’un défi relevé. Pourtant,
Sin City constitue une réussite et se place en tête, juste en dessous des deux premiers
Batman et
Spider-man, dans le registre si fréquenté aujourd’hui des adaptations de comics. Maîtrisant ses excès en cédant sans doute trop poliment aux conventions du dessinateur, Rodriguez a signé, avec la collaboration d’un Frank Miller – qui ne l’a point muselé mais surtout épaulé –, un objet de cinéma délicieux à l’œil, stimulant pour les neurones, qui a la bonne idée de ne pas ressembler à un jeu vidéo grandeur nature mais auquel manque toutefois l'émotion. Réserve sérieuse, certes, qui ne gâche pas la bonne surprise que constitue ce film intense et fascinant…