La critique d'Excessif

3/5
sin_nombre_cine L'HISTOIRE :

Sayra vit au Honduras. Elle n'a pas vu son père depuis des années et quand il revient, c'est pour les emmener, elle et son frère, dans un long voyage jusqu'aux Etats-Unis. Sac au dos, le cœur déterminé, ils se lancent dans un rude trajet.
Plus loin, au Mexique, Casper fait partir du gang de la Mara. Il a décidé d'y intégrer le tout jeune Smiley. Lorsque celle qu'il aime est tuée, Casper est envahi par la haine.
C'est sur le toit d'un train mexicain que les deux adolescents se rencontrent.

Le réalisateur sublime la force tragique de son histoire sans la dramatiser.

De La Cité de Dieu à Slumdog Millionaire en passant par Mon nom est Tsotsi, les films de bidonville ont trouvé leur place au box-office ces dernières années et quasiment institué un genre. Sin Nombre, comme la plupart de ses congénères, tente de traduire les codes des gangs dans la forme même du film. La surenchère de violence et l’outrance émotionnelle n’enchanteront pas tous les spectateurs. C’est quand Sin Nombre dépasse le cliché que la subtilité du réalisateur et la force peu ordinaire de son récit peuvent traverser l’écran.


Trouver l’intérêt de ce film, produit entre autres par Gael Garcia Bernal et primé à Sundance, ne sera pas facile car il n’a rien d’immédiat. D’entrée, c’est le langage visuel usé et pas très heureux du bidonville qui saute aux yeux. Sous le regard d’un enfant se déploie l’habituelle danse des tatouages, graphes, sexe, drogues et coups de pied dans ta gueule. La caméra est régulièrement à l’épaule ou bien suit la marche d’un personnage, les situations confrontent systématiquement l’innocence la plus naïve à la violence la plus perverse. L’esthétique est, inévitablement, celle de l’outrance, dynamique de l’hyperbole sous prétexte que la réalité se révèle, indubitablement, terrible à endurer. C’est le retentissement impressionnant d’une balle, les discours plein d’emphase sur l’attachement au territoire, « La Mara ou la mort », des larmes arborées avec agressivité, des émotions boursouflées…

Dans cette exhibition émotionnelle, on est soit pris de vertige soit pris par le rire mais sans doute pas touché par les douleurs des personnages, aussi terrible soit leur destin. Les clichés brutaux ne servent nullement le propos de Sin Nombre.

Là où le film reprend ses droits, c’est dans le parallèle entre les déboires sanguinolents de Casper et le départ de la jeune hondurienne, Sayra, sac au dos, accompagnée de son père et de son frère, le cœur plein de détermination pour atteindre les Etats-Unis puis le New Jersey. Cary Joji Fukunaga tient là le nœud de son sujet, le voyage, ce trajet peut-être annoncé par le tout premier plan du film, un chemin, dans une forêt automnale. C’est le paysage en face de Casper. Il ne s’agit que d’un poster, d’un mur clos.

 


Ce n’est pas la frontière américano-mexicaine que doivent traverser les personnages mais le Mexique lui-même, d’abord à pied puis à dos de train. Le père de Sayra lui montre ces centaines d’hommes et de femmes qui tentent le voyage, comme eux. « Même pas la moitié d’entre eux arrivera aux Etats-Unis, lui dit-il. Nous, si ». Le récit quitte les gangs, s’intéresse à des destinées individuelles, une famille pas tout à fait unie puis des ados en cavale. C’est donc en quittant les douleurs boursouflées du bidonville que le film prend toute sa dimension, celle d’un récit dramatique qui cultive les points communs avec une tragédie antique. Sous le ciel sud-américain et ses somptueux paysages, la multiplicité des possibles se révèle, l’enfermement déterministe s’éloigne momentanément. Et avec lui, les lieux communs qui étouffaient toute émotion.

Au-delà d’une reprise bien malheureuse des codes ronflants des bidonvilles, Sin Nombre est une poignante histoire de destins croisés. L’étonnante cavale d’âmes infortunées, filmée par un réalisateur tout à fait capable de subtilité.

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