The Rock, Seann William Scott, Sarah Michelle Gellar, Justin Timberlake, Cheri Oteri, Bai Ling, Miranda Richardson, Christophe Lambert, Kevin Smith, Mandy Moore et Jon Lovitz se perdent dans les 2h40 de
Southland Tales, film-événement de Richard Kelly qui connaît les joies d’une sélection en compétition à Cannes. Le résultat ? Un festin rutilant et exquis qui risque de diviser.
C’est ainsi que finit le monde.
C’est ainsi que finit le monde.
C’est ainsi que finit le monde.
Non par un boum, mais par un gémissement.
(T.S. Eliot)
Premières images : nous sommes le 4 juillet 2005, date on ne peut plus emblématique, des gens et des enfants s’amusent et puis, paf, le choc, une attaque nucléaire. Le monde ne sera plus comme avant. Trois ans ont passé : l’Amérique est en guerre, histoire de combattre ceux qui l’ont offensée. Pour répondre à la pénurie de carburant, la compagnie US-ident (machine Gilliamesque) élabore un générateur d’énergie inépuisable qui fonctionne sur les flux de l’océan mais altère imperceptiblement la rotation de la Terre. Pendant ce temps, une vedette de films d’action cherche à vendre un scénario sur la fin du monde qui pourrait bien prendre forme…
Soyons clairs dès le départ : Richard Kelly ne connaîtra pas le consensus avec
Southland Tales. Essentiellement parce que tout est placé ici sous le signe de l’excès et que rien, pas même l’humanité, n’est à sauver. Certains risquent de ne pas lui pardonner ses trop grandes ambitions mais, oui, c'est un film de malade, et il est des malades qu'on peut préférer à des bien-portants tièdes et convenus. Ici, c’est la fragilité qui fait la force. Riche de ses audaces visuelles et narratives, le film séduit dangereusement par son jusqu’au-boutisme, comme si le casting lui-même était déterminé à souligner qu’il ne faut pas se fier aux apparences. The Rock et Sarah Michelle Gellar forment un couple suave et craquant : il démontre un don assuré pour la comédie sans tomber dans le cabotinage, elle parvient à rendre très touchant un personnage a priori unilatéral de nunuche ex-star du porno devenue une icône à la Britney Spears.
S’illustrant dans des séquences où il est isolé, Justin Timberlake incarne un vétéran de la guerre en Irak qui a droit à sa séquence de comédie musicale mais ne convainc pas des masses en tant qu’acteur. C’est le seul qui semble jouer au premier degré, contrairement à Mandy Moore, autre idole pop des jeunes, qui s’amuse à dire des insanités rien que pour contraster avec son image policée. Kevin Smith, Miranda Richardson, Christophe Lambert et Jon Lovitz écopent de personnages peu ou prou accessoires qui cherchent agréablement à souligner la folie de l’ensemble. Parmi eux, Bai Ling a l’occasion de briller avec un personnage de bombe sexuelle énigmatique qu’elle met en valeur de manière très convaincante. Un petit cameo d’Eli Roth (réalisateur de
Hostel) dans une séquence ajoute au spectacle. La meilleure surprise vient de Seann William Scott, acteur a priori irrécupérable que l’on pensait voué aux teenage movie, et qui, dans un rôle complexe, fait montre d’une sobriété nécessaire. L’atmosphère ténébreuse et cotonneuse du film suffit à contraster avec la superficialité potentielle.
Southland Tales colle à cette gradation : tous les personnages, décrits comme des stéréotypes, révèlent des tonnes de choses que le spectateur ne soupçonne pas.
Il y a suffisamment de matière, d’enjeux et de promesses dans
Southland Tales pour donner envie de voir le film à répétition. Une lecture superficielle peut laisser perplexe, d’autant que la profusion de personnages ne facilite pas la compréhension. En profondeur, il s’agit d’une enquête métaphysique avec des failles temporelles, des secrets qui surgissent des ténèbres, des personnages excentriques et surtout un univers visuel très fort. Bref, nous sommes bien dans un film de Richard Kelly. Il est même étonnant de constater que le réalisateur a repris de manière flagrante quelques unes des meilleures astuces de son premier long-métrage. La forme de la chronique polyphonique permet avec précision la caractérisation des personnages secondaires qui gravitent autour d’un protagoniste (The Rock) qui, comme l’antihéros
Donnie Darko, a le don de prémonition. Son scénario s’articulant autour de l’apocalypse et de la fin du monde pourrait être prophétique. La scène de la fête républicaine où les dance-floor sont encadrés par des drapeaux ricains propose également un long plan-séquence musical qui suit une chaîne de personnages (comme l’arrivée au bahut de Donnie sur fond de Tears for Fears) et montre des danseuses qui reprennent quasiment la même chorégraphie que la sœur de Donnie et de ses copines sur fond de Moby cette fois-ci et non de Duran Duran. Les extraits de l’émission de télé de Sarah Michelle Gellar évoquent par ailleurs la drôlerie des vidéos de Jim Cunningam (Patrick Swayze). Quant à la nana sexuellement frustrée qui passe ses journées à mater des webcams claquemurée dans son bureau, elle témoigne incidemment de l’affection du cinéaste pour les freaks (remember l’asiatique obèse dans
Donnie Darko). Kelly trouve de la beauté là où d’autres ne la voient pas…
Objet éminemment pop rock (la bande-son vacille entre Moby et Muse quand ça n’est pas du Black Rebel Motorcycle),
Southland Tales cherche à percer les secrets – mais aussi les démons – de la grande Amérique. La critique est plus acerbe que dans
Donnie Darko, mais peut-être moins subtile. Le personnage de Sarah Michelle Gellar est une star du porno qui chante des chansons mielleuses : elle pense être une rebelle (donc contre le puritanisme ricain) en clamant qu’il faut baiser (histoire d’écorner l’image d’une Britney qui, elle, revendiquait l’abstinence en bougeant dans tous les sens) et qui en même temps balance des conneries, notamment sur la fusillade au lycée de Colombine ou des phrases toutes trouvées comme «J’aime me faire sauter comme une grosse salope» . Tous ces détails ne sont lisibles qu’implicitement ou alors à travers de dialogues qui, noyés dans le flux, peuvent parfois révéler des traits de caractères. De la même façon que les flics ont pour mission de traquer des nègres. Que des jeunes préfèrent se suicider parce qu’ils n’ont pas envie d’aller faire la guerre et devenir de la chair à canon pour servir un gouvernement putride. Que l’on s’amuse de la double-allusion du titre Gorge Profonde (connotation filmique mais aussi politique). Que des néo-marxistes cherchent à faire tomber un politicard républicain qui aurait très bien pu s’étouffer avec son bretzel. Richard Kelly traque des maux terriblement contemporains (certaines mises en parallèle comme le jeune au bord du suicide et le politique gavé de thunes ne sont pas anodines : ce sont les personnes d’un même pays qui ne se comprennent pas) et donne un vilain coup de cutter au portrait de moins en moins lisse de l’oncle Sam. Pour que les plaies soient à jamais béantes.
Si certains pourront lui reprocher de faire dans la redite, Kelly ne tombe pas dans le piège du film choral qui se plaît à dénoncer de manière moralisatrice (donc très américaine) les fautes des personnages. Déjà dans
Donnie Darko, on avait de l’empathie pour tous sans exception, même les plus détestables (d’où l’impression de voir du Alan Ball fantastique). Dans
Southland Tales, même les personnages les plus caricaturaux ont droit à leur humanité. Finalement, le film ne cause que de ça : dans la quête des restes d’affection dans un monde sous tension, prêt à exploser comme une bombe, où les gens s’exploitent, se manipulent, se mentent et n’éprouvent aucun problème à prendre leurs semblables pour des cons. Pour gratter le vernis des apparences, Kelly joue avec les codes du fantastique qu’il réutilise (les failles temporelles, schizophrénie pour symboliser la réconciliation avec soi-même et ainsi quitter le monde en paix) et s’autorise quelques fioritures esthétiques (des visions hallucinées quand les personnages ont pris de la drogue ou alors sont dans un état de panique). A un moment, le protagoniste pose les bonnes questions autour de la complexité de l’être humain en clamant qu’il lui arrive d’être plusieurs personnages dans un même corps. C’est une réflexion sur l’image que l’on véhicule, qu’on se projette et qu’on aimerait être. Mais c’est aussi la représentation d’un univers mental déliquescent qui privilégie l’humour pour éviter de fondre en larmes (enlevez le côté farce de
Brazil et regardez ce que ça donne). On a parfaitement le droit de passer à côté ou de rejeter en bloc mais il faut être aveugle ou de mauvaise foi pour nier la virtuosité stylistique du cinéaste et l’élégance du pari filmique le plus bandant de l’année.

Il y a quelque chose de bouleversant dans la façon dont Richard Kelly s’abandonne dans ce projet malade qu’on aurait pu croire mort-né. Il n’en est rien : Southland Tales secoue discrètement tout en amplifiant des prises de risques audacieuses. Il transforme un propos cérébral en objet de pur divertissement qui sous sa fausse futilité recèle de profonds abîmes existentiels et politiques. Et qui pourrait se résumer par Sarah Michelle Gellar dont les sourires discrets et le regard mélancolique traduisent la tristesse indicible d’une femme qui en a marre de ressembler à son image publique. Il y a une âme là-dedans. En sale état, certes, mais elle est là, et elle nous regarde du fond de sa nuit noire. Les gens ne sont jamais plus beaux que lorsqu’ils sont mis à nu.
Romain LE VERN