Sachez-le : l'intrigue de
Sparrow tient sur un ticket de métro. Des pickpockets un peu bêtas tombent sous le charme d’une femme ravissante mais retorse qui va les rendre gaga. Point à la ligne. Avec cette élégante comédie au parfum obsolète (coincée entre les années 50 et 70 avec des tonnes de références), le prolifique Johnnie To orchestre un ballet des sentiments qui à défaut de révolutionner sa grammaire cinématographique (on reconnaît la patte To dès les premiers plans) ou de susciter un enthousiasme déchaîné (on reste un peu sur sa faim), enrichit une filmographie placée sous le signe de l’éclectisme. Qui s’en plaindra? Personne. Mais qui s'en souviendra? Autre problème.
Dans le jargon Hongkongais, "Sparrow" signifie à la fois "pickpocket" et "moineau". Dans l’argot des truands, il s'agit d'une référence à la manière dont ces voleurs des rues dérobent avec l’agilité d’un oiseau les portefeuilles des quidams. Ce serait moyennement passionnant si, dans le cas présent, ces gentlemen ne passaient pas pour des pigeons glandeurs qui font des photos au gré de leurs pérégrinations et circulent paisiblement à bicyclet-teuh. Après l’excellent
Mad Detective, sorti chez nous il y a quelques semaines, où il s’aventurait avec un vrai brio et une vraie audace dans le registre très spécial du thriller mental saupoudré de fantastique sourd, l’infatigable Johnnie To furète désormais vers la comédie sentimentalo-clinquante et joue cette fois-ci la carte du divertissement ludique. Il est donc moins question de gangsters friands de règlements de compte sanguinolents que de pickpockets enchantés. Comprendre qu’il n’y a pas un seul coup de feu échangé pendant tout le film !

Pour sûr que si Johnnie To avait placé quelques gunfights, ses détracteurs officiels lui seraient tombés dessus en arguant que son cinéma répète inlassablement des figures de style caduques. Là, il n'en est strictement rien. C'est à la fois sa qualité (il ose se démarquer de ce qu'il a fait ces dernières années) et son défaut (il ne maîtrise pas totalement l'exercice). D'où le sentiment d'une légère déception qui nous cueille à la sortie de projo. Si on devait chercher un point commun entre
Mad Detective et
Sparrow, deux longs qui se suivent mais ne se ressemblent pas, ce serait dans l’envie partagée de faire swinguer les personnages comme dans une comédie musicale. Un genre vers lequel Johnnie To lorgne de plus en plus. Dans le rôle principal du chef qui doit surveiller ses trois loustics gaffeurs, l'excellent Simon Yam se distingue dans un rôle différent de ceux qu’on lui propose d’habitude. Même chez Johnnie To. On parlait trois lignes plus haut de "comédie musicale", on ne s'étonnera pas de voir l'acteur commencer le film en singeant Fred Astaire.
Passés ces détails cinéphiles, il faut, comme toujours chez tonton To, louer la virtuosité stylistique avec laquelle les scènes d’action, chorégraphiées à l’extrême par Yuen Bun (
The Blade), sont exécutées. Disposées à intervalle régulier, elles assurent une vraie cadence au récit, donnent l'occasion de s'étonner des trouvailles de mise en scène et font passer comme une lettre à la poste un scénario riche en fantaisie débridée mais pauvre en substance. Car l’enjeu dramatique se résume aux portraits de personnages masculins bernés – car secrètement amoureux – d’une femme fatale (Kelly Lin, déjà vue chez Johnnie To dans
FullTime Killer). C'est d'autant plus ennuyeux que l'on découvre le pot aux roses avant ces braves gars (manque de bol : elle est liée à un homme d’affaires peu orthodoxe).
Point très positif: le côté Dandy des pickpockets est amplifié par la bande-son du compositeur français Xavier Jamaux qui propose un savant mélange de jazz, d’erhu et de Morricone (justement récompensée au dernier festival de Berlin). Elle est totalement synchrone avec l’esprit frivole et divertissant recherché par le réalisateur. On regarde presque le film avec ses oreilles. Amoureux éternel de Hong Kong, Johnnie To en profite pour lui rendre hommage et filme la ville, son bouillonnement, son atmosphère, avec une vitalité sincère. Pour toutes ces raisons,
Sparrow a une allure fringante mais un peu trop candide pour faire passer les vessies pour des lanternes. C'est là où le bât blesse: on attend toujours plus que ce qui nous est proposé. On attend toujours que To se surpasse. Un peu comme lorsqu'on regardait, au hasard, un
Fulltime Killer : conscient de toutes les références digérées sans réellement trouver une personnalité affirmée, sans prendre un plaisir inédit. Visiblement, To, lui, s'est fait plaisir; et on est bien content pour lui. Mais si elle peut faire illusion, cette sympathique parenthèse n'est pas non plus exempte de faiblesses avec des facilités narratives. A l'aune de ce dénouement très prévisible qui bousille l’agréable impression euphorique laissée jusque là. Pas de quoi se relever la nuit donc. Mais pour se consoler, on prendra
Sparrow comme une nouvelle démonstration de savoir-faire dans une filmographie robuste qui rebondit allégrement de genre en genre et dont on n’a pas fini d’épuiser toutes les batteries créatives. Ça a beau être anodin, c'est toujours ça de pris.