Décidément abonné aux grosses productions après Sept Ans au Tibet, Jean-Jacques Annaud marche sur les traces de Spielberg et signe une imposante reproduction de la bataille de Stalingrad, sur un sujet que devait réaliser Sergio Leone. Le résultat est impressionnant.
STALINGRAD
The Enemy at the Gate
2001
Réalisation de : Jean-Jacques Annaud
Acteurs : Ed Harris, Jude Law , Bob Hoskins, Joseph Fiennes, Rachel Weisz
Durée : 2h10
Sortie le : 14 Mars 2001
Automne 1942. Ayant éliminé avec une précision diabolique cinq soldats allemands sous les yeux du commissaire politique Danilov (Joseph Fiennes), le jeune Vassili Zaitsev (Jude Law) se voit érigé en symbole de la résistance russe à Stalingrad, ultime rempart contre la déferlante allemande. Tireur hors-paire, il devient un sniper vedette, tous ses exploits étant relatés quotidiennement dans la gazette locale. Il doit même répondre aux courriers de ses fans ! Mais sa popularité devient un instrument de propagande dangereux aux yeux des nazis qui dépêchent sur place le major Koenig (Ed Harris), professeur de tir à Berlin. Sa mission : envoyer Zaitsev au paradis des héros...
Stalingrad essaie de raconter deux histoires à la fois et comme souvent dans ces cas-là, l'osmose n'est pas parfaite. Il narre donc en parallèle le conflit de Stalingrad qui fut un tournant de la Seconde Guerre Mondiale et le duel éternellement différé de deux tireurs d'élite incapables de mettre un terme à leur affrontement dénué de passion.
Pour lier la grande et la petite histoire, le scénario trouve l'ingénieuse idée de faire du sniper russe un héros fabriqué par la propagande et souffrant de plus en plus d'un statut qu'il a du mal à assumer. L'impossibilité pratique de résumer politiquement les enjeux et les sacrifices d'un conflit en un seul individu symbolique est un sujet intéressant et méritait un film à lui seul. Mais la charge métaphorique est alourdie par l'apparition du Major Koenig, incarnation d'une aristocratie soulignant (comme il est d'ailleurs dit dans les dialogues) à sa manière la lutte des classes.
C'est ici que le film aboutit à un embranchement qui le fait hésiter entre le drame de guerre classique et un autre récit, plus dense et restreint dans ses enjeux, celui du duel westernien. Si le scénario, comme on l'a dit plus haut, ne tranche pas et tente un compromis assez bancal, J-J Annaud, lui, a clairement opté pour le face-à-face violent et tactique. Sa mise en scène s'en ressent grandement.
Lorsqu'il lui faut filmer la guerre elle-même, Annaud se repose énormément sur la logistique inhérente au projet. Décors gigantesques, figuration imposante, peintures sur verre et images de synthèse à gogo : de tels moyens semblent le dispenser de porter un regard subjectif sur la violence et même de tendre vers le réalisme. Les 20 premières minutes, qui décalquent le début du Soldat Ryan, renoncent purement et simplement à relever le défi de se mesurer à Spielberg. Un choix sans doute prudent, mais le résultat est convenu et manque de souffle. De la même manière, les relations entre les personnages russes sont stéréotypées et traitées sans conviction. Le triangle amoureux est vécu comme un passage obligé. Seule la scène d'amour muette entre Vassili et Tania témoigne une implication du réalisateur et une vraie interaction entre la guerre et ses victimes.
En revanche, le film change du tout au tout dès que le récit se remet sur les rails du combat opposant Vassili et Koenig. Il s'agit manifestement de la véritable histoire du film aux yeux de J-J Annaud, tout le reste n'étant qu'un habillage de pure convenance. A l'inverse de Duelliste de Ridley Scott qui, sur un sujet similaire, offrait une réflexion sur l'absurdité du code de l'honneur, Stalingrad se concentre au premier degré sur les techniques déployées par les deux snipers pour s'éliminer mutuellement. Pas d'ironie, pas de distance. La réalisation, tout à coup beaucoup plus précise et inventive, devient géométrique voire tactique. L'acuité de la mise en situation rivalise en efficacité avec la froide technicité de Vassili et Koenig. Lentes et attentives, elles placent le spectateur dans une position intermédiaire, quasie-neutre, qui l'empêche de savoir avec exactitude lequel des deux est le gibier ou le chasseur. La topographie des lieux enrichissant considérablement ces duels de haute précision,on en apprécie d'autant le soin apporté aux décors dévastés, le moindre détail (éclats de verre, meurtrières, conduits) prenant ainsi une importance vitale.
Nombreuses, enchaînées de manière logique et jamais répétitives, ces séquences, par leur froideur objective, mettent en valeur aussi bien les adversaires, tous deux nobles et déterminés, que leurs interprètes. Si Jude Law est remarquable en paysan analphabète doué d'un sixième sens pour la chasse à l'homme, Ed Harris est carrément extraordinaire dans le rôle d'un professionnel implacable, d'autant plus dangereux que sa volonté de vaincre découle de motivations rentrées à peine évoquées dans les dialogues. Il combine ainsi à merveille présence menaçante et neutralité charismatique.
Stalingrad étant presque sans discontinuer axé autour de ce règlement de compte à épisodes, l'homogénéité du récit est préservée et la tension omniprésente. Plus thriller que film de guerre, il offre ses lettres de noblesse au sniping, discipline complexe à filmer et basée sur la patience et le sens de l'observation, deux qualités hautement cinématographiques.