Après les drames
A l'ombre de la haine et
Neverland, Marc Forster se plonge dans l'univers du thriller fantastique avec
Stay, une œuvre déroutante, tourmentée et émouvante.
STAYUn film de Marc Forster
Avec Ewan McGregor, Naomi Watts, Ryan Gosling, Bob Hoskins
Durée : 1h40
Sortie le 26 juillet 2006Sam Foster, psychiatre new-yorkais, reprend temporairement les patients de l'une de ses consoeurs tombée mystérieusement malade. Un jour, il reçoit la visite de Henry Letham, un jeune patient qui lui annonce sa volonté de se suicider le samedi suivant. Choqué, Sam décide de tout faire pour l'empêcher de commettre l'irréparable. Mais il s'aperçoit bientôt que les visites d'Henry Letham ont chaque fois d'étranges conséquences sur sa vie. Peu à peu, Sam bascule dans une autre réalité… Dès les premières images – un jeune homme assis sur le sol à côté d'une voiture en feu,
Stay captive immédiatement grâce à son atmosphère puissante à caractère fantastique. La suite ne vient pas démentir les premières impressions puisque le film se présente comme une sorte de cauchemar éveillé, dans lequel le psychiatre Sam Foster (Ewan McGregor) se perd progressivement à mesure que ses repères s'effritent. Des événements insolites surgissent sans prévenir, parfois en arrière plan sur l'image ou même hors champ, et il faudra regarder au-delà des apparences pour en saisir le sens. Véritable personnage du film à part entière, la ville de New York devient le décor oppressant de ce songe labyrinthique et semble évoluer en fonction de la perception des personnages, tandis qu'une ambiance de fin du monde imprègne peu à peu le film. Le mélange des subjectivités qui s'insinue finit par induire un doute permanent sur la réalité des événements qui se produisent. Qu'est-ce qui définit le réel, est-ce notre propre perception ou celle de l'autre ? Outre les interrogations d'ordre philosophique qui se profilent, les thématiques humaines s'entremêlent subtilement dans ce puzzle déroutant, entre culpabilité et acceptation du deuil, absurdité de l'acte de vivre et besoin de se retrouver dans le regard des proches.

Le spectateur entraîné à la lecture des films reposant sur l'idée de réalité parallèle pourra peut-être anticiper le fin mot de l'histoire. Si l'on considère uniquement
Stay dans sa dimension de thriller, le dénouement ne révolutionne pas nécessairement le genre – nous ne citerons pas les références qui viennent à l'esprit de peur d'en révéler trop – même s'il prête incontestablement à débat. Mais tandis que le thriller fantastique nous entraîne dans sa spirale, un drame psychologique poignant prend forme pour se placer progressivement au premier plan. Finalement, Marc Forster reste fidèle à lui-même et l'originalité du film réside dans la manière dont il suggère l'histoire sous-jacente dont l'élément central s'avère être l'intriguant Henry Letham (Ryan Gosling). Décrypter la résurgence des éléments refoulés et des sentiments qu'ils suscitent chez les différents protagonistes devrait d'ailleurs être un exercice passionnant à mener à l'occasion d'une seconde vision de l'œuvre.

Aussi tourmentée que les protagonistes du film, la mise en scène de Marc Forster expérimente des cadrages et angles de vue audacieux créateurs d'un univers instable, tantôt onirique tantôt inquiétant. On pense brièvement à
Requiem For a Dream (Darren Aronofsky) au tout début du film, avec la caméra prenant le visage d'un acteur comme élément fixe. Sans pour autant cumuler les effets tape-à-l'oeil, le réalisateur n'hésite pas à prendre des libertés avec les règles de la mise en scène, comme en témoignent les substitutions d'un profil à un autre lorsque Sam et Henry ont leur première entrevue en face-à-face. Loin d'être hasardeux, ces effets expérimentaux distillent l'impression qu'un message s'est subrepticement glissé, message que l'on ne saisira bien souvent que plus tard dans l'histoire. Le montage fluide et aérien participe à créer une sensation d'apesanteur quasi permanente et prend activement part à la narration à travers des raccords surprenants et chargés de sens. Le film est aussi marqué par la présence de plus en plus dominante de prises de vue nocturnes, comme si le monde se plongeait dans la nuit. De cette atmosphère sombre surgissent parfois des instants particulièrement poignants, notamment la superbe scène musicale montrant Henry observer de derrière une vitre le cours de danse que suit sa petite amie, un moment plein de grâce.

Fidèle à lui-même, Ewan McGregor insuffle à son jeu une humanité désarmante, tandis que Naomi Watts apporte sa présence lumineuse en incarnant l'artiste tourmentée mais non dénuée d'une certaine sagesse. Mais c'est surtout Ryan Gosling (
N'oublie jamais) qui tire son épingle du jeu, livrant une prestation remarquable d'intensité et de sensibilité dans le rôle du mystérieux Henry Letham, objet de toutes les interrogations. Enfin, on retiendra la prestation de Bob Hoskins qui, bien qu'apparaissant dans peu de scènes, intervient dans l'une des plus touchantes du film.
Stay maintient jusqu'au bout son suspens tout en développant un drame psychologique émouvant soutenu par la bande son envoûtante de Asche & Spencer. Une belle réussite portée par la réalisation maîtrisée d'un Marc Forster très inspiré par son sujet.