La critique d'Excessif

3/5
Affiche Story of Jen L'HISTOIRE : Jen vit seule avec sa mère Sarah, elle a à peine seize ans. Ian entre dans leur vie. Le regard, la voix, tout lui rappelle son père disparu. Jen l'aime d'un amour d'enfant, puis un peu plus - une chose précieuse, qu'elle veut partager, qu'elle veut donner, un jour. Et que Ian va lui voler, avant de s'enfuir. Commence alors une chasse à l'homme, sans pitié ...
De fulgurants moments de cinéma.
Une virgin suicide de 14 ans (Laurence Leboeuf) vit seule avec sa mère trentenaire (Marina Hands). Un mois seulement après le suicide d’un père qui n’a laissé comme message qu’une insulte, ces deux fleurs précocement fanées peinent à s’épanouir et à reconstruire leur vie. Lorsque surgit un proche de la mère (Tony Ward, bombe revenue de loin, à des années lumières de Hustler White), une malédiction renaît de ses cendres dans cette famille consumée par le regard des autres. Après The Passenger, François Rotger confirme en mieux la singularité de son art.


 

 

L’action de Story of Jen se déroule dans un no man’s land où les personnages s’expriment à la fois en anglais (pour le contact avec le monde extérieur) et en français (pour le lien entre la mère et la fille). Le mélange entre les deux ressemble à un de ces sabirs étranges que l’on utilise uniquement dans les rêves. A défaut d’étayer une thèse sur le déterminisme, François Rotger a construit son intrigue selon un principe proche de l’écriture inconsciente et en a tiré un dream-like (repères spatio-temporels indéterminés, fantômes qui reviennent de loin, texture fantastique, rythme languissant, enchaînement aérien des situations) dans un climat de purgatoire, beau comme un rêve et cruel comme un réveil. Dans ce havre, des âmes déchues viennent se perdre. Parmi elles, il y a cette mère, tombée enceinte trop jeune, qui veille à ce que sa fille ne reproduise pas le même schéma qu'elle. Il y a cette fille, en quête d’échappatoire, qui crapote pour se donner une contenance, noue des amitiés éphémères avec des reines de cours de récré conscientes que le temps les rattrapera elles aussi et regarde les garçons du coin de l’œil. Avec une sourde violence, sans protection ni explication, les événements s’imposent à elle et provoquent sa mutation intérieure.



 

 

 

Et puis, il y a cet homme, présence virile dans un univers de petite fille, bête oubliée entre chien et cheval, assoiffée de sexe. François Rotger a certainement choisi Tony Ward pour ce qu’il a été dans les années 90 : un véritable sex-symbol, glamourisé par Madonna, dont le corps naguère bodybuildé attise les désirs interdits. Sans profiter de son image, il réussit à capter son regard éteint, à modeler son corps fantasmatique trop longtemps frustré et fait de son personnage un héros de western barbu, banni de la société, wanted envers et contre tous. Ce que le cinéaste en tire est proprement prodigieux. Autrement, il utilise la première personne du singulier et relate le récit sous la forme d’un journal intime où les images sont paraphrasées par une voix-off fragile, en voie d’extinction. Un peu comme si l’imaginaire permettait à l'adolescente d’oublier ce qu’elle redoute le plus : ne pas avoir eu le temps de vivre tout ce que sa mère n’a jamais vécu. A la différence près qu’elle ne fera pas attention aux bruits des gens autour. L’image finale, très forte, où elle est filmée de profil, en dit long sur tout le chemin parcouru avec une économie d’effets.
 

 

 

 

 

Les sentiments les plus refoulés trouvent une résonance dans des étendues vallonnées et verdoyantes. Outre sa texture onirique – tous les personnages, zombies malgré eux, donnent l’impression d’être là sans l’être –, le film rappelle, à la manière de certains tableaux régionalistes, que la vie rurale n’est pas nécessairement idyllique. On le savait déjà dans The Passenger, son premier long métrage : François Rotger fantasme un cinéma de l’altérité, du tumulte, du corps étranger plongé dans un univers sclérosé. En l’occurrence, c’est toujours lui le corps étranger. Cette fois, il y a une volonté de reproduire une texture de cinéma indépendant US ailleurs, de paraître original tout en empruntant un modèle déjà manifeste depuis des années outre-Atlantique (les scènes estudiantines se situent quelque part entre Gus Van Sant et Todd Solondz). C’est son ton, son sillage. Malgré une trop grande rigueur, on ne regrette rien : le talent fou derrière la caméra ose prendre des directions inconnues, compose des plans méticuleusement dépouillés de tout élément parasite et propose, lorsqu’il trouve l’alchimie, de fulgurants moments de cinéma.

 

Romain LE VERN

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