L'HISTOIRE : Le film nous propose de suivre l’enquête menée par deux inspecteurs du FBI pour retrouver un Serial Killer. A travers les témoignages de plusieurs rescapés d’un accident, ils parviendront à mettre la main sur le coupable. A la manière du récent Angles d’Attaque ou de Rashômon, chaque témoin aura son propre point de vue à l’histoire ; sachant que l’un d’entre eux peut être le tueur.
Jennifer Lynch, fille de David, reste connue pour Boxing Helena, un premier long métrage culte réalisé au début des années 90, qui narrait la séquestration d’une beauté fatale par un amoureux transi, tellement obsédé par cette dernière qu’il finissait par lui couper les jambes et les bras pour la posséder à vie. En raison du caractère sulfureux d’un tel personnage et des nombreuses scènes hot à assurer, le rôle féminin fut longtemps indéterminé (Jennifer a essuyé les refus des actrices les plus bankable de l’époque, dont Madonna alors en pleine période érotique de Body) avant d’être finalement endossé par l’excitante Sherylin Fenn, découverte dans la série Twin Peaks. En réalité, le phénomène autour du film et les rumeurs colportées sur les facéties caractérielles de miss Lynch ont considérablement nui à la réputation de l’artiste en herbe. A l’époque, elle l'a payé très cher (doux euphémisme) et beaucoup conservent d’elle l’image d’une petite fille capricieuse ayant foutu un procès à Kim Basinger pour l’avoir laissé tombée à deux semaines du tournage (elle l’a d’ailleurs gagné) et accessoirement réalisé un nanar outrecuidant sous la protection de son papa. L’expérience de Boxing Helena fut si éprouvante qu’elle a eu besoin de faire une pause avant de goûter aux excès destructeurs (la drogue) et de se racheter une bonne conduite (l’éducation de sa fille qui a aujourd’hui 12 ans). Quinze ans ont passé, et elle revient avec son second long, Surveillance, un thriller horrifique abrasif qui joue la carte de l’outrance et du pastiche pour bousculer les habitudes du spectateur. Ambition aussi démesurée que casse-gueule : Jennifer Lynch sait qu’elle est attendue au tournant, qu’elle a une étiquette collée sur le front et que le meilleur moyen de s’en débarrasser, c’est de provoquer en cédant à tous les reproches qu’on lui a toujours fait. C’est aussi d’en rire.
Autant prévenir : Surveillance est un film aussi étrange et improbable que pouvait l’être Boxing Helena en son temps. A la différence que Jennifer Lynch s’est depuis remise en question sur son avenir artistique (exit donc la prétention). Selon ses mots, elle a orchestré le film qu’elle a toujours eu envie de faire et de voir au cinéma. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ça se ressent. Cette fois-ci, le but consiste moins à faire un thriller érotique racoleur et mode comme il en pleuvait des pelletés au début des années 90 qu’un vrai thriller horrifique aux tentations bisseuses pourvu d’une cadence échevelée pour que le spectateur ne soit pas tenté de reprendre son souffle ou de s’ennuyer sec. Si ce n’est pas encore suffisant pour y trouver l’empreinte d’une grande cinéaste, c’est assez en tout cas pour se laisser prendre au piège par ce thriller entre parodie et machiavélisme qui veut prendre le spectateur au dépourvu au gré de fausses pistes et de rebondissements en pagaille. La juxtaposition des points de vue qui amène à reconsidérer le récit sous un angle nouveau est plutôt habile, à défaut d’être inédite. C’est d’autant malin, pour ne pas dire roublard, que pendant les vingt premières minutes, Jennifer Lynch fait semblant de réciter les figures stylistiques chéries par son père en conviant des interprètes très connotés (Bill Pullman, encore plus inquiétant que dans Lost Highway et Julia Ormond, plus déterminée que dans le cauchemar méandreux de INLAND EMPIRE) et en distillant une atmosphère torve qui joue la carte du mystère très mystérieux. En réalité, il faut patienter un petit peu avant de se rendre compte qu’elle nous mène en bateau et ouvre – au sens figuré comme propre – l’intrigue vers des perspectives plus stimulantes. Certains risquent de trouver ça de très mauvais goût mais il faut prendre ça comme une réponse envers tout ceux qui ne font que la traîner dans la boue.
La violence chez elle ressemble à de la catharsis. La manière dont elle l’illustre paraîtrait inconcevable de la part d’une femme, si une Kathryn Bigelow ou une Antonia Bird n’avaient pas osé s’aventurer dans ce registre généralement réservé aux mecs. Comme dans Boxing Helena qui partait littéralement en vrille dans son dernier tiers, Jennifer Lynch tente ici de draguer différents niveaux de violence qu’elle soit confinée (la première partie en huis clos, proche de Twin Peaks avec le commissariat plouc et les individus louches), brute (la seconde, située en pleine nature, ancrée dans un style seventies) ou grotesque (la dernière, s’inscrivant dans le théâtre Grand Guignol, récemment fréquenté par William Friedkin dans Bug). Les intentions plutôt positives (maintenir le spectateur en haleine coûte que coûte, camoufler pendant longtemps l’identité du bad guy, instiller une tension adéquate) retiennent plus l’attention que les effets de style parfois maladroits (l’utilisation du ralenti, dont elle abusait déjà dans Boxing Helena). Mais ce qui séduit dans cet exercice de déconstruction narrative où le passé et le présent se cognent, c’est qu’il ne faut surtout pas le prendre au sérieux au risque de ne pas comprendre ce qui se passe. On peut y trouver d’autres intérêts: un hommage sincère et humble au travail de son père (le couple junkie évoque Sailor et Lula) en même temps qu’une farce fun qui tord la vraisemblance et court-circuite la cohérence. Et il vaut mieux en rire (cette fois-ci, avec le film) : Surveillance est un plaisir coupable dont l’étrangeté sert de moteur à la peinture d’un univers nourri de faux semblants où chaque personnage a des secrets à cacher et où les personnes plus menaçantes ne sont pas nécessairement celles que l’on pense.
La thématique de Jennifer est la même que celle de David (voir ce qui se trame sous les apparences trompeuses). Rien n’est laissé au hasard. La présence d’une petite fille qui incarne l’innocence gâchée dans un monde de badass n’est pas anodine. Il faut la considérer comme un double de Jennifer qui a connu très jeune les désillusions du show-biz et a dû s’imposer avec la force des poings dans un univers peu clément avec les enfants de la balle. C’est d’ailleurs le seul caractère de Surveillance qui reste toujours dans le vrai avec cette lucidité et ce détachement lui permettant de voir l’horreur derrière les visages. Là où il y a quinze ans Jennifer Lynch aurait raconté la même histoire en la surchargeant pour prouver son intégrité artistique, elle amplifie désormais sans remords la violence que ce soit dans les dialogues et les situations, d’une verdeur et d’une trivialité totalement assumées. Un amusant trompe-l’œil puisque Surveillance ne révèle sa vraie nature qu’en fin de parcours : une histoire d’amour viscéralement romantique (mais d’un romantisme brûlant et hardcore) qui jouit de l’absence de morale. Dans le désert estival, on peut se réjouir d’une telle incorrection.On n'avait plus beaucoup de nouvelles de Jennifer Lynch depuis son Boxing Helena datant de 1993. Son dernier opus, Surveillance, lui a permis de revenir sur le devant de la scène avec un thriller ...