L'HISTOIRE : L'orphelin Kotaro et son chien Tobimaru tentent de survivre dans un Japon rendu exsangue par une série ininterrompue de luttes entre des seigneurs de la guerre. Réfugié dans un temple brûlé, Kotaro est agressé par des mercenaires venus de Chine pour servir les mystérieux desseins du puissant Bai-Luan. L'enfant est défendu in extremis par un mystérieux bretteur virtuose. Kotaro demande la protection de son sauveur en lui promettant de lui offrir sa seule richesse : une pierre précieuse. Le rônin accepte, sans se douter que cette mission va lui faire affronter les plus grands dangers et raviver des souvenirs particulièrement douloureux.
Un chambara brutal et vibrant d'émotions.
Avant de vanter les grands mérites de Sword of the Stranger, il faut se féliciter du bel effort dont bénéficie actuellement la distribution en salles d’animés japonais. Car avec l’arrivée sur le marché du grand écran des éditeurs vidéo de japanimation, le public français se voit offrir la possibilité de découvrir dans des conditions optimales des longs-métrages passionnants, aux budgets moyens, voire petits. Espérons que le marché se montre suffisamment large et ouvert pour ne pas être de nouveau monopolisé par les superproductions Ghibli ou les blockbusters cofinancées par les distributeurs américains, comme ce fut le cas de CowBoy Bebop ou de Metropolis, deux longs auxquels a collaboré le réalisateur de Sword of the Stranger, Masahiro Ando. Ainsi, après que Dybex nous ait permis de voir en salles Evangelion: 1.0 You Are (Not) Alone, ou les petits bijoux sortis par Kazé que sont Un été avec Coo et La Traversée du temps, c’est au tour de Beez de se lancer dans cette audacieuse aventure avec Sword of the Stranger, un film conçu pour 4 petits millions d’euros (en guise de comparaison : Mia et le Migou dure une bobine de moins et a coûté plus du double), et qui aurait eu à peine les honneurs d’une sortie vidéo en d’autres temps.
Sword of the Stranger est le premier film original du studio Bones, une compagnie fondée par des vétérans de Cowboy Bebop, et qui s’est faite remarquer avec les séries Full Metal Alchemist (probablement leur plus grand succès à ce jour), mais aussi RahXephon (cyberpunk anxiogène), Wolf’s Rain (fantasy futuriste mâtinée de lycanthropie), ou encore Eurêka Seven (l’une des meilleures séries récentes de méchas géants). Un parcours exemplaire, qui doit énormément au producteur Masahiko Minami. Et Minami vient de signer un nouveau coup de maître en ayant la brillante idée de confier la mise en scène de Sword of the Stranger à un inconnu : Masahiro Ando.
Masahiro Ando est animateur avant d’être scénariste. Et ses deux maîtres à penser sur son premier film étaient Sergio Leone et Samuel Fuller. C’est probablement ce qui explique cette réjouissante immédiateté dans la narration qui accentue l’âpreté de Sword of the Stranger. Baignant dans une ambiance lugubre et des teintes terreuses, ce chambara est volontairement dégraissé de tout sentimentalisme et de scènes verbeuses. L’action prime toujours sur le dialogue, l’instinctif est toujours préféré à l’esthétisme. Extrêmement bien découpées et claires, les nombreuses séquences de combat sont ainsi d’une brutalité et d’une vivacité dignes du Yoshiaki Kawajiri de Ninja Scroll. Une qualité d’autant plus réjouissante, que Masahiro Ando refuse de jouer la carte de l’ellipse, à l’inverse de la majorité des dessins animés nippons d’action ou de tout un pan de chambaras live.
Car c’est le réalisme, ou du moins la crédibilité qui prime dans cette œuvre. Et Masahiro Ando fait preuve de suffisamment d’empathie et de sensibilité pour soutenir l’incarnation de ses personnages : ses protagonistes frissonnent, ont le ventre noué par la faim, tremblent de peur et suent de rage. Le film est ainsi rempli de ces détails qui font exister les personnages dans leur chair, comme ce plan extrêmement émouvant dans lequel le jeune Kotaro prend de l’eau dans ses mains placées en coupelle pour abreuver son chien malade. Mais après un instant d’hésitation, l’orphelin remarque que ses mains sont maculées de boue. Il rejette l’eau et se lave avant de verser l’eau dans la gueule de l’animal. Ce ne sont que quelques secondes du film, il s’agit d’un détail sans réelle incidence dans le déroulement de l’histoire, mais ces images font preuve d’un sens de l’observation hors du commun et contribuent énormément à faire exister les personnages.
L’autre grand atout de Sword of the Stranger, c’est son scénariste, Fumihiko Takayama que les amateurs de japanimation connaissent en tant que réalisateur sur le formidable WXIII Patlabor 3. Comme il l’avait déjà fait sur son film qui mêlait polar, méchas et monstre géant, Takayama excelle dans une juxtaposition surprenante de genres, qui se soutiennent et se nourrissent mutuellement. En l’occurrence, il a greffé sur cette histoire de samouraïs très réaliste, un élément ésotérique digne des films fantastiques les plus délurés : une tour mécanique destinée à donner l’immortalité à des potentats décadents. Non seulement cette trouvaille offre un décor fascinant pour un final mémorable, mais il accentue l’obscurantisme historique de l’époque recréée dans Sword of the Stranger. Car à l’instar de Samurai Champloo, ce film replonge dans les heures les plus sombres du Japon médiéval, et se montre d’une rare cruauté avec certains travers du peuple nippon. État d’esprit insulaire et xénophobie latente sont clairement pointés du doigt. Et le film va jusqu’à attaquer très violemment le mercantilisme des bouddhistes.
Avec ce film, Masahiro Ando a donc amorcé avec courage son œuvre en tant que réalisateur de long métrage. Mais si économiquement son choix était risqué (Sword of the Stranger a été un semi échec au Japon), en revanche, artistiquement il a indéniablement gagné son pari : Sword of the Stranger est l’archétype du petit bijou qui initie les grandes carrières.
L'animation japonaise, si elle a subi l'influence énorme de sa grande s?ur de la bande-dessinée, les fameux mangas, a aussi subi les codes cinématographiques en vigueur dans le cinéma traditionnel. ...