Il suffit de quelques minutes pour réaliser que nous n'avons pas devant nos yeux une nouvelle variation des
docu-écolo-chicos qui se multiplient. Ici, pas de déclaration d'amour naïve à Mère Nature ni de distanciation infantile entre le spectateur et le sujet du film. Chaque année, 23 000 dauphins sont capturés et massacrés par les pêcheurs locaux de Taiji. Le constat parle de lui-même, et il aurait été aussi irrespectueux qu'hypocrite d'épargner au spectateur la violence d'une telle vérité.
THE COVE : LA BAIE DE LA HONTE Un documentaire de Louie Psihoyos
Avec Richard O'Barry, Louie Psihoyos, Simon Hutchins, Mandy-Rae Cruickshank, Kirk Krack, Dave Rastovich, Scott Baker & Brooke Aitken
Durée : 1h34
Taiji, Japon. Une petite ville côtière où l'image du dauphin décore murs et monuments et où l'on croise de jolis bateaux en forme de baleines. Pourtant, chaque année, 23 000 dauphins sont sauvagement tués dans la baie locale, que ce soit pour les revendre à des parcs aquatiques, pour leur viande, ou simplement pour s'en débarrasser. Richard O'Barry se bat depuis des dizaines d'années pour les sauver aux quatre coins du globe. Arrêté des dizaines de fois, surveillé de près par les autorités et régulièrement en danger de mort, il s'entoure d'une équipe de choc avec laquelle il va tenter de mettre à jour ce carnage. Il y arrivera en partie, dénonçant au passage des secrets effrayants et une sauvagerie ahurissante.
Bien que certains tics de mise en scène soient indéniablement présents (les plans aux ralentis sur les dauphins dans les vagues, la musique parfois trop utilisée), Louie Psihoyos a compris qu'il était inutile de sortir l'artillerie lourde. Ses caméras (thermiques, cachées, portées, volées) ont beau être des trésors d'efficacité et d'ingéniosité, la démarche s'efface totalement derrière le sujet. Tout au long de son film, il jongle intelligemment avec les genres, passant du documentaire à l'espionnage, se permettant même un clin d'oeil court mais avoué à
Ocean's Eleven. La forme a beau être sobre, la réflexion cinématographique est bien là : lorsqu'ils mettent en place un plan pour capturer des images d'une zone interdite au public, l'équipe fait appel à un maquettiste du 7ème art pour camoufler les caméras dans de faux rochers. Le jeu de miroir entre la réalité et la fiction est omniprésent. Et la nécessité de garder l'intérêt d'un public habitué à être passif devant les documentaires n'est ainsi pas oubliée, prouvant qu'il n'est pas indispensable de rendre la réalité plus belle (notamment visuellement).
Mais surtout, il ne s'écarte jamais de l'aspect humain des évènements. Richard O'Barry est comme une balise pour le spectateur : dresseur sur la série
Flipper, qui a largement contribué à transformer le cétacé en peluche de bas étage, il a lui-même capturé les six dauphins nécessaires au tournage. Lorsqu'il verra de ses propres yeux le suicide de l'un d'eux dans ses bras (contrairement aux être humains, les dauphins ne respirent pas « automatiquement », cela demande un effort conscient, ils peuvent donc choisir à tout moment d'arrêter), il décidera de vouer sa vie à les sauver non seulement des massacres mais aussi des delphinariums qui, sous des apparences festives, provoquent tellement de stress chez les animaux qu'ils développent régulièrement des ulcères. Aujourd'hui, l'entendre parler de cette période où, selon ses propres mots, il se souciait davantage de sa nouvelle Porsche annuelle que du sort des dauphins, est bouleversant. Non pas parce que le réalisateur en profite pour tomber dans le mélo afin de gagner des points auprès du public, mais parce que le combat permanent de O'Barry (pour lui, ne pas être activiste signifie ne rien faire du tout) devient une intrigue rédemptrice. La réalité en plus. En tissant autour de lui tout un réseau de personnalités toutes plus différentes les unes que les autres (des plongeurs professionnels au surfeur beau gosse en passant par l'héroïne de Heroes), Psihoyos sous-entend que chacun d'entre nous est concerné à partir du moment où il le décide. Le dauphin est un des seuls animaux dont l'intelligence se rapproche de l'être humain (voir l'incroyable histoire du surfeur), et l'Homme y perdrait beaucoup à le voir disparaître.

Le film de Louie Psihoyos évite tous les pièges du genre. Par exemple, il ne condamne jamais aveuglément le Japon. En incluant les interviews d'habitants, il met en avant le réel problème : le manque d'informations à l'échelle nationale et mondiale. Etouffée par les médias et une politique perverse, la « Baie de la Honte » est totalement inconnue de la majorité des Japonais. L'argent permet clairement au pays d'acheter le soutien de pays pauvres. C'est la triste vérité. Au final, la seule et unique solution repose entre nos mains. Qu'on soit engagé comme O'Barry ou simple employé de bureau comme ces deux hommes qui risquent leur travail (et plus) en révélant face caméra ce qu'ils savent, chacun peut et doit faire quelque chose. Pas de grand discours sur le dépassement de soi ou d'arrêt sur image explicatif sur une algue en voie de disparition : seulement l'histoire d'une poignée de gens menés par leurs convictions et leur courage. Le film ne s'achève ni sur un
happy end utopique ni sur un texte tiré d'un livre de géographie, mais sur une victoire proportionnellement minuscule et humainement inoubliable.
Au-delà de ses qualités, il est important de soutenir un projet comme celui-ci. Non pas qu'il faille se laisser emporter par les jolis dauphins sans se poser de questions, mais lorsqu'un film réussit à cerner d'une manière si intelligente un problème si grand, et qu'au passage, il ne néglige pas le public, il est primordial de le soutenir.
Voir ce documentaire n'est peut-être qu'un premier pas timide, mais chaque geste compte. Et qui sait, c'est peut-être un début pour chacun d'entre nous.