Sydney a cinq ans lorsqu'elle perd la vue. Adulte, elle est devenue une violoniste talentueuse. Bientôt elle choisit de se faire transplanter des cornées pour recouvrer la vue. S'habituant à ses nouveaux yeux, des phénomènes étranges la perturbent. Des apparitions, des ombres, des morts la réveillent la nuit. Bientôt Sydney a peur d'ouvrir les yeux. Son entourage, sa soeur très proche d'elle, et son neurologiste, le Dr Paul Faulkner, s'inquiètent pour sa santé mentale. Très vite Sydney apprend que des patients greffés sont parfois l'objet du phénomène appelé "mémoire cellulaire", lorsque l'organe greffé présente des comportements caractéristiques du donneur. Pour se libérer de ses visions insoutenables, Sydney doit regarder vers le passé de ses yeux.
THE EYEUn film de David Moreau et Xavier Palud
Avec Jessica Alba, Alessandro Nivola, Parker Posey, Rade Serbedzija
Durée: 1h37
Date de sortie : 09 avril 2008Remake américain du film thaïlandais du même nom, ce sont les réalisateurs français David Moreau et Xavier Palud qui ont été choisis pour porter l'histoire de Sydney à l'écran. Déjà auteurs de l'effrayant
ILS, les deux compères ont quitté l'inquiétante banlieue désertée de Bucarest pour les rassurants paysages d'une ville américaine moderne. Dans la lignée des films d'horreurs asiatiques de ces dernières années, l'horreur est ici moins graphique que psychologique. Jessica Alba incarne avec rayonnement cette jeune femme aveugle qui, malgré son handicap, a su vaincre les obstacles de la vie quotidienne pour s'offrir une vie stable et passionnante. Au coeur de l'orchestre, Sydney est en effet le premier violon, celui qui exécute les partitions solos. Sa maîtrise des gestes entre en écho à celui des sons. Sydney entend mieux et plus juste. Sa représentation du monde passe par une infinité de repères immatériels et invisibles aux voyants.
Sa transplantation des cornées va bousculer ses certitudes et remettre en cause toute sa conception de l'espace, depuis la profondeur du champ, en passant par les couleurs et la netteté des formes. Tout un apprentissage qu'il va falloir reprendre à zéro pour s'adapter à son nouvel état. Poussée par sa soeur, qui se sent coupable du terrible accident qui coûta les yeux à sa soeur cadette, Sydney n'est finalement pas si impatiente à s'ouvrir au monde de la lumière. A peine opérée des yeux, elle fait la connaissance d'une petite fille victime d'une tumeur au cerveau. Le crâne rasé, la petite fille déambule dans les couloirs de l'hôpital pour faire connaissance avec les patients. La colocataire de Sydney, une vieille femme sous respirateur, a déjà un pied de l'autre côté. Les premiers fantômes sont là, déambulant dans les couloirs sombres et froids de la clinique.

Second au box office américain lors de sa sortie en salle avec 13 millions de dollars de recette, les deux cinéastes frenchies s'offrent un beau ticket pour leurs futures réalisations sur le nouveau continent. Réemployant la trame narrative du film des frères Pang, les séquences de vision emploient les effets spéciaux à bon escient. Pas d'excès, pas d'exagération à la hollywoodienne, le film reste sobre dans son propos pour se concentrer sur l'univers mental de la jeune fille. Torturée par ses visions épouvantables et sans défense devant l'incrédulité des êtres qui lui sont le plus cher, la solitude et le doute l'envahissent. Elle, qui avait vaincu toutes ses peurs et toutes les difficultés de la cécité, est maintenant confrontée à un monde auquel elle ne devrait pas avoir accès. Le parallèle entre sa période de non-voyance où malgré tout, elle "voyait" des choses que les voyants ne pouvaient voir, et cette nouvelle capacité de voir avec ses nouveaux yeux des phénomènes qui la dépassent, Sydney se trouve constamment emportée par une sorte de capacité visionnaire. Innocente et totalement dénuée de méchanceté, les forces obscures lui apparaissent d'autant mieux. « ILS » lui sautent littéralement aux yeux. Le jeu aveugle de Jessica Alba est tout à fait convaincant même si quelques tics, lorsqu'elle sauve un skateboarder d'une chute au début du film, révèlent une américanisation certaine du propos. La petite fausse note néanmoins, les séquences de violon trahissent le manque de pratique de la comédienne, visiblement peu à l'aise avec l'instrument. Passés ces détails, le travail sur la lumière et les décors est très fouillé. Les couloirs courbes de l'immeuble de la jeune femme brouillent les repères et instaurent un sentiment de labyrinthe ou de voie circulaire qui nous ramènerait au point de départ, donc sans possibilité d'échappatoire. Tout le propos du film est là, on ne peut pas ne pas regarder. On ne peut pas ne pas voir. Si voir c'est croire, Sydney n'a d'autre choix, au regard de la société, que de sombrer dans la folie.
Elliot Mantle