Carton surprise au box-office US, le remake de
The Grudge (de Takashi Shimizu) aurait dû ressembler à un produit calibré pour ados en manque de frayeurs. Problème: en relisant sa copie, Shimizu a fait mieux. Un chouia moins flippant mais plus substantiel, plus émotionnel, plus cohérent,
The Grudge, le remake fonctionne en adéquation avec un film originel plus opaque.
THE GRUDGE
Un film de Takashi Shimizu
Avec Sarah Michelle Gellar, Jason Behr, Ted Raimi, Bill Pullman, Clea DuVall, Takashi Matsuyama, Ryo Ishibashi
Durée : 1h30
Sortie : 29 Décembre 2004Dans ce qui paraît être une paisible maison de Tokyo se cache l'un des fléaux les plus épouvantables qui soient. Quiconque franchit le seuil de la demeure est aussitôt frappé par une malédiction qui ne tardera pas à le tuer dans un sentiment d'indicible rage. Alors que le nombre de victimes augmente, une jeune Américaine, Karen, se trouve brutalement confrontée à l'horreur de cette réalité. Pour elle, il n'est désormais plus temps d'ignorer ou de fuir, il faut comprendre pour avoir une chance de survivre...Surprise inattendue: alors qu’on s’apprêtait à boycotter ce qui s’annonçait comme une sinistre relecture ricaine d’un énième précipité horrifique asiatique (on ne va pas revenir sur les
Ring,
Dark Water,
The Eye et autres
Old Boy qui sont en train de se refaire une beauté chez tonton Sam), on est agréablement surpris par ce remake qui convie des acteurs américains à venir se perdre au Japon dans les méandres d’une intrigue alambiquée qui les dépasse. Peur diffuse, démarche audacieuse, produit intéressant.
Revenons sur les faits: en 2003, Takashi Shimizu met en scène
Ju on : The Grudge, exercice de style affecté mais diablement flippant qui présente une succession d’histoires sans lien apparent dans un ordre non chronologique. Malgré ses tannantes répétitions et ses innombrables maladresses, l’ensemble a séduit quelques amateurs du genre dont un certain Sam Raimi qui demande au père Shimizu d’en tourner un remake. En bon élève industrieux, Shimizu finit la suite de
The Grudge baptisée originalement
Ju on 2 (encore plus horrifique que le premier volet mais hélas aussi redondant) et se motive pour signer la copie de son film.
Son premier
Grudge n’était qu’un avatar de tout ce qui avait été fait auparavant sur un mode lénifiant et ne reposait que sur des astuces formelles répétées à l’envie (grand-mère amorphe et mutique qui renferme un secret, scotch industriel, coups de téléphone agressifs, enfant chétif planqué dans les recoins sombres, miaulements de chats intempestifs). Pourtant, à l’inverse d’un Hideo Nakata qui opte pour l’installation progressive d’une atmosphère envoûtante et stressante pour mettre en valeur une conclusion horrible et marquante (le fantôme qui sort de la télé dans
Ringu, le monstre dans l’ascenseur dans
Dark Water), Shimizu juxtapose lui les points de vue d’un même événement et forme un ensemble de vignettes volontairement dispatchées et déroutantes.
En vendant son âme, le réalisateur japonais aurait pu se contenter de remaker son propre film plan par plan. Ce qu’il a fait présentement. Seulement, et c’est là que le bât blesse, c’est que la relecture est supérieure à l’original, dans le sens où toutes les scènes inutiles du premier et les correspondances nébuleuses entre les sketches ont été gommées au profit d’une histoire plutôt fluide qui répond à une logique implacable. Tout le mystère s’éclaircit tout en conservant un voile d’ambiguïté pervers.
Délicieux choix du hasard:
The Grudge (l’original) demeure inexplicablement inédit dans les salles hexagonales. C’est l’occasion pour les spectateurs français de découvrir la copie améliorée qui reprend les éléments de la première version (structure narrative alambiquée, intrigues parallèles, distorsion du temps) en mieux. En plongeant des personnages américains (Sarah Michelle Gellar, Bill Pullman, Clea DuVall) dans un environnement nippon auquel ils n’arrivent pas à s’acclimater, Shimizu agrémente son intrigue originelle d’une allégorie sur la solitude et la peur de l’étranger. La combinaison des deux pays est fructueuse: elle confère de fait une dimension corrosive derrière ce remake bâtard qui ne se laisse pas avoir par les sirènes Hollywoodiennes et tente d’imposer sa singularité dans un circuit aseptisé. Malignement, Shimizu donne l’occasion à des acteurs nippons comme l’excellent Ryo Ishibashi (
Audition,
Suicide club) de performer des personnages complexes et de se fabriquer un passeport. Sous ses faux airs de truc pour jeunes shootés à Halloween, un paquet cadeau empoisonné déguisé en produit mercantile.

Comme dans l’original, chaque plan semble habité par une entité maléfique qui s’exprime dans les ombres ou à la périphérie du cadre. Cela donne lieu à des moments très intenses. En exploitant certes un canevas très usé (les Sadako-bis qui ont de longs cheveux devant le visage et un regard meurtrier, on connaît) ; en jouant sur le son (il l’augmente soudainement ou l’annule pour provoquer une peur omniprésente), Shimizu distille l’angoisse en favorisant la suggestion et en conservant un rythme émollient. Mais l’effet de lassitude a tendance à prendre le pas sur le plaisir de l’effroi: le cinéaste fixe ici les limites du renouveau fantastique asiatique dont on frôle désormais l’overdose. Au prix de quelques efforts, le spectateur est cependant gratifié d’un clash Buffy versus Sadako assez stimulant. Détail conséquent qui, additionné à d’autres, donne corps à ce thriller horrifique qui devrait très logiquement cartonner en France…
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