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The Host

La critique d'Excessif

4/5
the_host_vign23 L'HISTOIRE : A Séoul, Park Hee-bong tient un petit snack au bord de la rivière Han où il vit avec les siens. Il y a son fils aîné, l'immature Gang-du, sa fille Nam-joo, une championne malchanceuse de tir à l'arc, et Nam-il, son fils cadet éternellement au chômage. Tous idolâtrent la petite Hyun-seo, la fille unique de Gang-du.
Un jour, un monstre géant et inconnu jusqu'à présent, surgit des profondeurs de la rivière. Quand la créature atteint les berges, elle se met à piétiner et attaquer la foule sauvagement, détruisant tout sur son passage. Le snack démoli, Gang-du tente de s'enfuir avec sa fille, mais il la perd dans la foule paniquée. Quand il l'aperçoit enfin, Hyun-seo est en train de se faire enlever par le monstre qui disparaît, en emportant la fillette au fond de la rivière.
La famille Park décide alors de partir en croisade contre le monstre, pour retrouver Hyun-seo...
Note : Cet article a été rédigé avec le souci de ne pas trop révéler certains points de l’intrigue (les scènes que nous avons explicitées sont en début de métrage ou superficielles à l’intrigue). Du coup, plusieurs allusions pourront sembler confuses. Nous rassurons le lecteur en lui garantissant que ces points seront immédiatement éclaircis à la vision du film. Bonne lecture…

THE HOST
De Bong Joon-ho
Avec Song Kang-ho, Byun Hee-bong, Park Hae-il, Bae Du-na, Ko A-Sung
Durée : 1h59 (montage cannois)
Date de sortie à déterminer



En 1992, durant la Cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Barcelone, le porteur de la flamme olympique, à son entrée dans le stade marquant la fin de sa course, embrasa une flèche qui lui était présentée par Antonio Rebollo, un archer paralympique. Une fois la flèche enflammée, l’archer banda son arc et, d’un tir incroyablement précis, sa flèche traversa le stade pour aller embraser la grande torche olympique. Rebollo était cadré à la gauche de l’écran, et la caméra effectua un léger zoom avant pour suivre la flèche enflammée jusqu’à sa cible.

Dans son film The Host, le réalisateur Bong Joon-ho reprend cette célèbre image à l’identique (même cadrage, même zoom léger) lors d’une scène cruciale. Le clin d’oeil peut au départ sembler gratuit, voire accidentel, mais il résonne immédiatement si l’on se souvient que les Jeux Olympiques précédents (hors jeux d’hiver) se déroulèrent en 1988 à Séoul, en Corée du Sud, et que les Jeux Olympiques suivants eurent lieu en 1996 à Atlanta, au Etats-Unis. L’archer handicapé de Barcelone en fut la transition.



Qu’on ne s’y trompe pas, The Host est, en surface et avant tout, un film de monstre dans la meilleure tradition du genre, qui s’inscrit entre Le Monde Perdu de 1925 et les divers Godzilla, en transitant par King Kong ou Les Dents de la Mer. Respect des codes narratifs (les intérêts des principaux protagonistes en conflit avec ceux du pouvoir), respect des thématiques (la monstruosité de la Bête est surpassée par celle des humains), respect de la mise en place (la première attaque, où la foule ne mesure pas le danger). Mais le réalisateur de Memories of Murder n’a pas tout à fait fini de régler ses comptes avec la société coréenne, et tout en assurant au public le spectacle promis, il souligne au marqueur des intentions plus rares dans ce genre donné, truffant son film d’allusions politiques à tiroirs, qui finissent par s’emparer de l’intrigue principale et lui donnent un souffle nouveau.


Résumons : Un chimiste de l’armée américaine ordonne à son assistant coréen de vider dans un lavabo quantité de produits toxiques qui vont immédiatement se déverser dans le Fleuve Han qui traverse la ville de Séoul. Quelques mois plus tard, une créature aquatique mutante attaque les riverains. Parmi les premières victimes, la petite Hyun-seo, issue d’une famille de commerçants qui tiennent un snack-bar en bord de fleuve. Persuadé qu’elle est encore en vie, son père Gang-du convainc les autres membres de la famille de partir à sa recherche, mais il se heurte à l’incrédulité des autorités.



Passée la première attaque du Monstre qui scelle le contrat entre le réalisateur et son public, Bong Joon-ho choisit de le déstabiliser au plus vite avec une séquence d’enterrement des victimes qui vire à la farce burlesque. Déstabilisé mais amusé, le spectateur comprend qu’on attend de lui une acceptation toute particulière qui portera à la fois sur le premier et le second degré, l’explicite et l’allusif. Et ce nouveau contrat fonctionne curieusement assez bien, y compris pour ce qui concerne le point le plus incohérent de l’intrigue, à savoir que rien ne sera entrepris par les autorités pour directement se débarrasser du Monstre ! En faisant de ses personnages principaux une famille de losers hilarants et pathétiques (Gang-du, le quadra narcoleptique, Nam-joo, la championne de tir à l’arc éternellement seconde, Nam-il, le diplômé au chômage et enfin Hee-bong, le grand-père toujours pressé d’être l’esclave de quelqu’un) le film nous oblige à focaliser, à prendre fait et cause pour eux, en oubliant finalement de questionner les motivations de la société qui les surplombe… société qui deviendra vite le vrai cauchemar de cette aventure. « Une des choses que je voulais montrer dans ce film, c'est la manière dont la société est incapable de protéger ses membres les plus vulnérables. (1) » affirme Bong Joon-ho. Et au passage, chacun de ces protagonistes fragilisé porte sur ses épaules une ou plusieurs tares de la société coréenne, qu’il s’agisse de sa croyance plus ou moins consciente dans la nécessité d’un système corrompu (Hee-bong), de ses idéaux libertaires sacrifiés sur l’autel du Marché (Nam-il, et surtout ses anciens collègues manifestants devenus cadres obsédés par le fric) de son incapacité à se focaliser pour prendre des décisions (Nam-joo) ou tout simplement d’une tendance à se laisser endormir par le confort lorsqu’on est un pays qui a connu la faim (Gang-du), une maladie sociale du sommeil qu’il faudra bien un jour « lobotomiser ».



C’est essentiellement par l’humour que Bong Joon-ho critique ainsi ses contemporains, et son regard sur cette famille de losers ne se départit jamais d’une véritable sympathie, entraînant de fait notre empathie. Face à eux, l’ennemi qui se dresse, la Nemesis, n’est pas tant (comme d’aucuns l’ont avancé) l’occupant américain effectivement omniprésent dans le film, mais peut-être avant tout l’état d’esprit du pays qui sert d’hôte (« host ») à cet occupant, et qui pourrait ressembler à ce petit poisson du fleuve Han (que Gang-du mange d’ailleurs dans une des séquences) devenu monstrueux sous l’effet toxique de sa servilité. La société coréenne de The Host est si pressée de plaire à son occupant qu’elle cumule les attitudes aberrantes. Plutôt que de faire un héros de Gang-du, elle se choisit un soldat américain dont le seul exploit est de s’être fait bouffer ; plutôt que de combattre le Monstre, elle s’invente un virus et la phobie qui va avec (l’allusion au SRAS est ici assez marquée) ; pour lutter contre une mutation toxique, elle laisse les Américains utiliser un produit encore plus toxique (l’agent Orange utilisé pendant la guerre du Vietnam); elle accepte avec soumission de se faire lapider par la communauté internationale pour incompétence ; bref elle semble prête à toutes les bassesses pour protéger son miracle économique. Et bien sûr, ce miracle économique est entièrement réduit à un simple objet (le téléphone portable) qui a dans cette histoire une fâcheuse tendance à ne jamais fonctionner correctement, quand bien même tout le monde s’y accroche autant qu’à sa vie.


Ne perdons pas de vue l’essentiel : cette brillante critique politique et sociale n’aurait certainement pas le même impact émotionnel si elle ne s’inscrivait pas avec intelligence dans un vrai film de Monstre palpitant et spectaculaire. Outre ses effets spéciaux largement applaudis (réalisés par The Orphanage, studio déjà à l’œuvre sur Hellboy), The Host ménage des montées de tension successives qui capturent notre esprit et le rendent de fait perméable au sous-texte. La séquence dite du « Monstre buvant la pluie », où le cinéaste crée une insoutenable attente avec seulement deux comédiens, un fusil et quelques gouttes d’eau, compte déjà à elle seule parmi les fulgurances du genre (on se croirait presque dans Predator !), et plusieurs séquences dans l’antre de la Bête réveilleront immanquablement quelques cauchemars d’enfance à peine enfouis.



En cela, plutôt qu’aux Dents de la Mer, c’est surtout à Starship Troopers que nous renvoie le film de Bong Joon-ho. Comme chez Verhoeven, son respect des codes, son intelligence du récit, et l’efficacité de son aventure principale permettent à son discours politique de frapper le public (tous les publics) avec la force de l’évidence plutôt que celle de la conversion idéologique. « Plus il y a de niveaux de lecture, plus le coeur doit être simple, confie le cinéaste. Je voulais raconter l'histoire d'une famille désarmée qui devait s'attaquer à un monstre. Les références politiques sont venues ensuite. Je les ai greffées au fur et à mesure.(1) »

Malgré ses réussites, le nouveau cinéma coréen cachait difficilement jusque là un désir plus ou moins marqué de séduire le public occidental par des figures imposées de la bienséance (langueurs auteurisantes, manque de simplicité) qui le distinguaient très clairement, par exemple, du dernier âge d’or du cinéma de Hong Kong. Et pour partie, cette stratégie s’avéra payante tant ce cinéma coréen, à l’inverse de celui de HK qui l’avait précédé, s’ouvrit des marchés grâce aux lauriers festivaliers et critiques. Aussi, c’est tout à l’honneur de The Host de rester fidèle à son discours et de justement ne pas chercher à « plaire à l’occupant ». Le film de Bong Joon-ho sera probablement un succès international, mais il semble avoir été conçu d’abord et avant tout pour ravir le grand public coréen, sans forcément respecter les « cases festivalières » que l’Occident aurait pu lui imposer (2).
De par sa forme d’abord, et par son fond ensuite, The Host semble à tout point de vue être le Film de l’Indépendance.



(1) Propos recueillis par Isabelle Regnier pour le quotidien Le Monde.
(2) On a déjà beaucoup fait remarquer la présence « inattendue » d’un film au caractère aussi « populaire » à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes par exemple.

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