Avec la sortie en salles de l'inédit
The Offence, une terrible injustice vient d'être réparée. Quelques trente-cinq ans après sa réalisation, le métrage de Sidney Lumet n'a pas pris une ride. Mieux encore, si l’on considère une production cinématographique générale qui a tendance à un nivellement par le bas pour plaire au plus large public, les prises de risque artistique de Sidney Lumet aidé à l'époque par United Artists s'avère l'une des plus belles surprises de la rentrée 2007.
THE OFFENCE (1972)
Un film de Sidney Lumet
Avec : Sean Connery, Trevor Howard, Ian Bannen, Vivien Merchant
Durée : 112 minutes
Inédit, sortie Salle 12 septembre 2007

Dès les premières images, l'atmosphère générale du film est plantée et, telle une chape de plomb, l'oppression omniprésente qui suinte du moindre plan transporte le spectateur dans un carcan lourd et pesant qui va monter crescendo. On découvre dans le rôle principal un Sean Connery aux antipodes de ses rôles habituels de gentleman perfectible et d'espion suranné. Il campe un inspecteur Johnson âpre et violent, aculé au bord du gouffre, dans lequel il bascule en entraînant dans sa chute inéluctable le spectateur. Un rôle phare qui fut par le passé souvent mentionné dans ses biographies, représentant l'une de ses meilleures interprétations, voire la meilleure selon ses propres dires. La performance est telle qu'on fait table rase de l'icône qu'il est devenu dans notre inconscient collectif pour redécouvrir un Sean Connery à la moustache fournie et au regard névrotique, totalement possédé par cet inspecteur qui va littéralement perdre l'esprit et être dévoré par les images horribles de ses enquêtes passées. Confronté une énième fois à un "détraqué" qui prend un malin plaisir à violer les petites filles à la sortie des classes, cette affaire sera un détonateur qui fera ressurgir des souffrances intérieures emmagasinées des années durant. Inéluctablement, sa perception du monde va s'en trouver totalement troublée au point qu'il va aller jusqu'à commettre l'irréparable, compromettant définitivement sa carrière et sa vie de famille.

Lumet orchestre donc avec maestria cette descente aux enfers en proposant une mise en scène où s'affrontent, dans des pièces exiguës, tour à tour l'inspecteur Johnson et le violeur présumé Kenneth Baxter (interprété par l'incroyable Ian Bannen), puis sa femme Maureen Johnson (Viven Merchant) et le superintendant Cartwright (Trevor Howard). Indéniablement on ne peut s'empêcher de penser à son premier métrage où il excellait déjà dans cet exercice de style qu'était
12 hommes en colère, ou encore à son adaptation du Crime de l'Orient-Express. Ces deux métrages sont symptomatiques de toute l'abnégation que Lumet insuffle à
The Offence, mettant avant tout sa mise en scène au service du jeu d'acteur, et de la tension intimiste et dramatique qui en dépend. Une terrible noirceur s’exhale de chacune de ces confrontations sans jamais tomber dans l'excès de théâtralité, ni dans l'esbroufe de dialogues verbeux.
A cet égard, la dramaturgie du film n'en prend que plus de force, servie par la photographie de Gerry Fisher qui assoit la froideur et l'étouffement qui animent les longues séquences dialoguées du film. Le montage du film cherche à coller au plus près à l'esprit torturé de l'inspecteur Johnson mélangeant habilement séquences passées, présentes et scènes totalement fantasmées. La temporalité du métrage s'en trouve d'autant plus difficile à cerner, provoquant un indéfectible engouement chez le spectateur qui cherche à mettre en ordre les pièces du puzzle. Le brio du film repose exactement sur ce trouble ressenti, où réalité et fiction s'interpénètrent. Le déroulement du film devient un lieu dissonant où le bon sens n'a plus d'emprise sur la logique figurative. Les premières images qui jaillissent subitement à l'écran, totalement déconnectées de tout contexte, suscitent l’incompréhension et prennent tout leur sens une fois que Johnson arrive à mettre des mots dessus. Mais hélas, ces corps tuméfiés et rongés par les vers deviennent au fur et à mesure si envahissants dans l'esprit de l'inspecteur qu'il va en perdre la raison. Elles prennent une toute autre dimension, bien plus fantasmatique, lorsque sa perception de la réalité se tord pour laisser transparaître des visions hallucinées où il est à la place des violeurs présumés des fillettes.

L'une des séquences les plus incroyables est d’ailleurs celle de l'interrogatoire entre Johnson et Baxter. Elle introduit le film avec une bande sonore lancinance servie par une musique électronique très seventies, ouvrant un malaise béant qui ne se refermera pas et ce, même après la diffusion du générique de fin. L'interrogatoire ne nous sera dévoilé dans son intégralité qu'en toute fin du film alors que pendant près d'une heure et demi, on assiste médusé aux répercutions de celui-ci au cours des heures qui le suivent immédiatement. Mu par une violence sous-jacente et presque animale, Sean Connery va s'en prendre à Ian Bannen, ne cherchant même pas ses aveux car il est complètement persuadé de la culpabilité de son suspect. Le film s'achève sur un profond sentiment de malaise et d'effarement devant cette histoire sinueuse dans laquelle le spectateur est totalement perdu sans avoir de réponses précises à ses multiples interrogations.
The Offence dépeint un univers vénal proche d'une réalité quotidienne où le manichéisme n'est qu'un pantin de pacotille qui se voit brisé en morceaux par une amoralité inhérente à la condition humaine.