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The Spirit

La critique d'Excessif

2/5
thespirit_vign234 L'HISTOIRE :

Dans la ville de Central City, celui que l'on appelle le Spirit fait sa loi : ancien flic mort lors d'une enquête, il est sorti de la tombe pour régler ses comptes et chasser la vermine qui grouille dans les rues ! Mais bientôt le justicier masqué se voit confronté à différentes femmes fatales, créatures de rêves qui l'aideront ou s'opposeront à lui dans sa lutte contre le terrible Octopus...

Il sera difficile de ne pas regarder ce joyeux bordel avec une certaine tendresse.

Attendu au tournant par des hordes de fans déroutés par les premières images dévoilées, le Spirit s’apprête à enfin se révéler auprès du public. Très libre adaptation du classique de la bande dessinée née sous la plume de Will Eisner, première réalisation pour Frank Miller, un acteur quasi inconnu en tête d’affiche… Autant de pièces qui pouvaient laisser redouter le pire. Pourtant, Miller frappe fort ! Très fort ! Mais pas du tout où on l’attendait. Assurément de quoi décontenancer les fans et s’offrir les faveurs d’un autre public. Explications…



Ceux qui avaient suivi la carrière de Frank Miller avant sa présentation au grand public avec l’adaptation de sa série de romans graphiques Sin City sur grand écran en 2005 le savent : Miller est rarement là où on le prévoit. Il suffit de regarder son parcours de scénariste/dessinateur pour s’en rendre compte : entre sa version d’un Batman vieilli et gentiment fascisant, réglant ses comptes dans le chef d’œuvre The Dark Knight Returns, ou son travail sur la série des Daredevil et la création d’Elektra, Miller, lorsqu’il s’attaque à une série, a toujours l’étrange manie de la révolutionner totalement. Pire ! Instinctif, maniaque, obsédé, il dénature même ses propres travaux, offrant mille tourments aux bases qu‘il a initialement posées, assumant totalement le fait de ne répondre absolument pas aux attentes de son lectorat. Extrémiste dans ses techniques graphiques et plastiques, radical dans ses apports aux genres dans lesquels il s’investit, il connaîtra la gloire dans le neuvième art qu’est la bande dessinée mais s’opposera aux rudiments du septième. En témoigne cet échec retentissant connu lors de sa première collaboration avec les studios hollywoodiens lorsque son script hardcore de Robocop 2 sera totalement remanié et aseptisé. Malgré cela, il parviendra à s’immiscer à nouveau dans le circuit en bouclant, tout d’abord, l’histoire du troisième volet des aventures du flic robotique de Detroit, la reconnaissance du grand public ne venant que quelques années plus tard avec le triomphe des adaptations de ses pièces tendancieuses que sont Sin City ou 300, mis en scène respectivement par Robert Rodriguez et Zack Snyder... Coréalisant le premier et tenant le poste de consultant sur le second, il prendra tout de même goût au travail avec les acteurs… Mais de là à perdre ses outrageantes habitudes…!

 

Car ce ne serait pas bien connaître Miller que de penser que l’accouchement se fera sans douleur. En témoigne ce The Spirit, œuvre pourtant chère à l’auteur qui adapte ici l’une des bandes dessinées phares de l’un de ses maîtres et ami. D’autant plus douloureux que Miller n’est absolument pas décidé à utiliser la péridurale pour faciliter le travail au public : les forceps n’étant même plus de rigueur face au bébé qu’il tente de sortir, l’apprenti réalisateur se lance dans une césarienne barbare, dégageant les organes indispensables du comics originel, les remplaçant au passage par ses propres obsessions. Vous l’aurez donc compris : tout comme il l’avait fait avec son Dark Knight strikes again, qui se lançait dans un délire improbable mêlant fascisme, divinité, humour débridé et un Flash condamné à courir dans une dynamo géante, sa vision du Spirit de Will Eisner n’est en rien ce que l’on était en droit d’attendre. Soyons clairs : ceux qui, alléchés par les premières images d’aplats noirs si caractéristiques du travail de Miller, qui viendraient voir le « nouveau film de l’auteur de Sin City », seront sans doute déroutés. Certainement moins que les amateurs férus des travaux d’Eisner qui tenteraient de retrouver la patte géniale du maître, qui avait offert un trait somptueux aux aventures du héros masqué mais aussi aux souvenirs du Brooklyn de son enfance. D’ailleurs, si la déception sera certainement présente pour tous ceux qui en attendent quelque chose, c’est pour la simple raison que Miller, en tant qu’anarcho-réactionnaire assumé, prend un malin plaisir à tout foutre en l’air ! Une fois la couleuvre avalée, une évidence apparaît : si son métrage n’est pas mauvais (sans pour autant briller), il est empli d’un souffle rare, celui de la démence, du surréalisme habité ou de la frénésie hallucinatoire. Car s’il ne remplit en rien nos attentes et se permet même les joies d’une frustration désirée à l’égard de son public, The Spirit, en tant que métrage ultra sensuel, se permet même d’établir une véritable relation sadomasochiste avec lui !


Oui, il est bien question de créer un lien. Tandis que l’on aurait pensé qu’il saisirait la chance d’un premier métrage pour signifier avec brio son génie dans la construction de cadre et sa maîtrise de la narration scénaristique (choses flagrantes dans la lecture de ses planches), Frank Miller préfère s’adonner au jeu trouble de l’exhibition, dévoilant son univers d’arraché avec une absence totale de pudeur. Tout, vous saurez tout sur Frank Miller qui, le temps d’un film, fait une jolie introspection, tantôt terrible et terrifiante, tantôt radicalement concupiscente et ardemment étourdissante. Une thérapie de choc, le réalisateur assouvissant un à un ses fantasmes les plus tordus, positionnant ainsi le spectateur dans le même heurt que celui vécu lorsqu’avait été dévoilé le Blueberry de Kounen. De sa passion pour les héros sombres et violents à son approche agréablement misogyne des figures féminines, de ses pulsions idéologiques pour le moins radicales à sa mégalomanie légitime de révolutionnaire graphique, Miller se raconte dans un sobre univers rococo, prenant pour trait la glauque Central City d’Eisner. D’ailleurs, il n’hésite pas à rappeler l’importance de son travail dans l’évolution du personnage du Batman (jusque dans sa forme sombre dévoilée dernièrement) en signant une séquence d’ouverture somptueuse à mi chemin entre la force gothique des épisodes de Burton et la psyché irrévocablement belliqueuse et sinistre de Nolan. Appel désespéré et hurlements dans la rue, voix-off rauque et abusive d’un vigilante en colère éperdument épris de la raclure qui assiège ses rues et qui lui offre l’opportunité de se retrouver dans le conflit et la castagne, silhouette à l’écoute postée en haut des toits et prête à intervenir, Miller en quelques plans nous rappelle qui est le maître et nous fait goûter une bouchée de délice… avant de nous retirer la fourchette de la bouche et de nous la planter violemment dans l’œil !

 

Très vite, il nous embarque dans une simili intrigue mal construite, peu intéressante, sans doute mal racontée et mêlant ennemi increvable, femme fatale cambrioleuse, héros obsédé sexuel, clones, psychopathe française, nazi mélomane, mythologie et pieds sauteurs… Autant d’ingrédients qui s’ajoutent à la recette d’un Miller qui nous prend littéralement pour nous la faire sentir : interprétant un flic, il apparaît dès les premières secondes pour nous entraîner dans les marais puants, lieu propice pour un défonçage de tronches à coups de WC. Complètement ravagée, défiant toutes les conventions narratives ou de logique, l’aventure passe du coq à l’âne sans trop se demander pourquoi, parsemant ici et là quelques étincelles de génie, transpirant d’une sensualité sidérante et remarquable. Car si l’enquête du héros au charisme d’une huître masquée ne titille jamais l’esprit aventureux du spectateur, c’est sans conteste le casting féminin qui s’insinue tranquillement mais sûrement dans sa raison : déjà très bien pensé sur le papier, il est bientôt mis en exergue par un Miller qui, à défaut de ne se servir de ses actrices que comme accessoires, se montre d’une finesse redoutable et d’un don très particulier pour filmer les femmes. Difficile de ne pas se laisser charmer par les courbes et les caractères érotiques et troublants des personnages, habités par la divine Eva Mendes et ses compagnes Scarlett Johansson, Sarah Paulson ou Paz Vega. Des pin-ups qui hantent les songes du Spirit, errant inlassablement dans les rues de la cité… Une ville prenant très vite le statut de seule figure féminine viable et désirable pour le justicier. Et c’est là la grande réussite de Miller : être parvenu à offrir à la ville une vraie importance, celle-ci prenant presque le pas sur la sympathie que l’on est censé avoir pour le Spirit.

 

Un personnage mièvre, à la fois très proche du looser d’Eisner mais, hélas, d’une banalité aberrante et qui perd toute la finesse du protagoniste dessiné, faute à un choix malencontreux dans l‘interprétation du rôle. Reste tout de même cette exaltante scène d’interview télévisée en direct de la rue et dans laquelle le gars se dévoile tour à tour vengeur, moralisateur, racoleur et précepteur ! Une séquence véritablement symptomatique du métrage : délirante, rocambolesque, héroïque, sexuée et délibérément attractive, elle aurait pu être magnifiée si elle ne s’était reposée sur une mise en scène flemmarde. C’est l’un des vrais reproches que l’on pourrait faire à ce The Spirit cuvée 2008 : si l’on aura fini par cautionner l’étrange liberté déviante de l’auteur, on ne pourra que reconsidérer encore une fois l’importance d’un gars comme Rodriguez aux côtés de Miller sur Sin City. Là où les aventures de Marv tenaient de l’exploit, celle-ci ne parvient jamais à s’embraser et à propulser le spectateur dans une dimension héroïque où tout est possible. Tout l’est en effet et Miller l’a bien compris mais manque de rigueur, oubliant son public pour uniquement se faire plaisir, le métrage se faisant alors avare en morceaux de bravoure aussi bien scénaristiques que techniques… A la place, la folie générale du metteur en scène contamine son équipe qui, elle aussi, se prend au jeu du n’importe quoi, la blague s’assumant ainsi totalement. En témoigne cette effarante scène durant laquelle l’effroyable Octopus, nemesis incarné par un Samuel L. Jackson démentiel, qui se consternera devant une de ses expériences en ponctuant l’intégralité du dialogue de remarques soulignant la stupidité de la chose ! Une manière pour Miller de signifier sa totale objectivité ? Peut-être. Sans doute même puisque, l’épisode durant, on passe de l’effarement à l’hilarité, le virus semblant nous avoir été transmis. Et une fois infectés nous aussi, il sera difficile de ne pas regarder ce joyeux bordel avec une certaine tendresse.

Gardant tout de même, dans un dernier sursaut de conscience, les très grandes lignes de la trame des aventures du Spirit d’Eisner, Miller livre donc un métrage qui se joue des attentes et du respect de l’œuvre matricielle : composant son premier film de la même manière qu’il délirait dans certaines planches de ses albums, il finit par ne plus trop savoir vers quelle direction se tourner, pris au piège entre un carcan originel qu’il désosse sans remords et une effusion de visions fantasmagoriques toutes aussi surprenantes les unes que les autres. Si l’on ne s’étonnera en rien des pérégrinations d’un justicier suspendu par le caleçon, on pourra se laisser dérouter par les plans hypnotisant et ultra charnels de divagation du héros dans les bras de la mort. Mais tout cela fait partie de ce message passionné et divaguant qu’est The Spirit. Souvent confus mais se révélant agréable et franchement attendrissant, le film, porté par une composition musicale exceptionnelle et variée de David Newman, restera tout de même dans les esprits pour avoir été un réel gâchis. Cependant ne boudons pas notre plaisir : non seulement le métrage est un régal pour les yeux, mais en plus il est réellement drôle ! Ou comment une déception peut se révéler une excellente surprise.

 

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Le verdict des internautes

Total des votes : 3

Les notes des internautes

  •  
    Scénario
  •  
    Réalisation
  •  
    Acteurs
  •  
    Musique

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