Réalisateur chinois contestataire, Jia Zhang Ke est interdit de tournage dans son pays pendant cinq ans jusqu'en 2004. Il revient à présent avec
The World, son premier film à être autorisé par le gouvernement chinois.
Platform et
Xiao Wu, Artisan Pickpocket dépeignaient déjà la société chinoise sous un angle très critique,
The World continue sur cette lancée en présentant encore une fois une vision peu flatteuse de l'Empire du Milieu. Prix du Meilleur Scénario au Festival du Film Asiatique de Deauville 2005, ce long métrage décrit le quotidien difficile des employés d'un parc d'attraction appelé The World. Si l'oeuvre n'est qu'une semi réussite artistiquement parlant, force est de constater que le contenu s'avère pertinent.
THE WORLD (Shijie)
Un film de Jia Zhang Ke
Avec Zhao Tao, Chen Taisheng, Jing Jue
Durée : 1h42
Sortie : 08 Juin 2005A World Park, parc miniature réunissant les monuments les plus célèbres du monde entier, Tao vit dans un rêve. Chaque jour, elle chante et danse devant le public. Son ami, Taisheng, est l'un des gardes du parc à thème. Mais leur relation est compromise : Taisheng est attiré par Qun.La particularité de cet immense parc à thème est d'être composé de quartiers évoquant différents pays et ornés de reproductions taille réduite de monuments. On peut ainsi visiter le quartier français et monter sur une tour Eiffel miniature, se rendre à New York et monter sur les Twin Towers, ou encore faire un "world tour" au moyen de trains électriques. Le principe même du parc évoque la curiosité des Chinois vis-à-vis des autres cultures dans un contexte où la mondialisation change radicalement les modes de vie. Mais cet accès à l'étranger n'est peut-être qu'illusoire. Derrière la façade rayonnante et moderne présentée au regard du visiteur, c'est un tout autre monde que nous dévoile le film à travers le quotidien de Tao (Zhao Tao), une jeune danseuse, de son petit ami Tai-Shen (Chen Tai-Shen), un agent de sécurité, et de leur entourage. Immigrés étrangers ou Chinois venus d'autres provinces pour accéder à une vie meilleure, les employés n'ont d'autre choix que d'accepter de vivre dans des conditions désastreuses.

Souvent comparé à Hou Hsiao Hsien, Jia Zhang Ke privilégie le réalisme à travers une esthétique brute, sans effet glamour. Avec
The World qu'il a choisi de filmer en numérique, Jia Zhang Ke reste fidèle à lui-même à travers l'emploi de longs et nombreux plans-séquences statiques. Certains apprécieront ce style qu'ils trouveront authentique, tandis que d'autres le qualifieront d'auteurisant voire de prétentieux. En dépit de la qualité de la bande musicale (composée par Lim Giong, à qui l'on doit la bande originale de
Millenium Mambo) et l'intervention de quelques plans dynamiques sur l'immensité du parc, il faut admettre que le film souffre d'un manque de rythme évident et qu'il peine ainsi à susciter l'enthousiasme.
Pourtant, si l'on passe outre l'aspect aride et un brin pompeux de la réalisation, le fond s'avère poignant à plus d'un égard.
The World bénéficie d'un scénario bien écrit, entremêlant habilement différentes histoires individuelles à travers lesquelles Jia Zhang Ke parvient à développer plusieurs thématiques. Le film évoque ainsi le traitement des Chinois venus d’autres provinces, l'exploitation des immigrés étrangers, les rapports difficiles entre les femmes et les hommes. Le fossé qui sépare l'image clinquante renvoyée par le parc et la réalité de la vie de ses occupants constitue une belle métaphore sur les écarts sociaux qui se creusent : tandis que la Chine mène une course à la réussite économique, le peuple chinois a du mal à suivre la mondialisation. Face à cette impossibilité d'accéder aux richesses étalées sous leur nez, face à un quotidien qui tourne en rond, les employés n'ont qu'un seule moyen d'évasion : le virtuel. Ainsi, chaque message envoyé ou reçu par Tao sur son portable donne lieu à un petit dessin-animé onirique comportant le message sous forme de texte, une référence directe à la culture SMS des jeunes d'aujourd'hui. Mais ici, accepter le monde virtuel ne signifie pas renoncer aux relations tangibles, puisque Tao se lie aussi avec une immigrée russe. Leur amitié constitue d'ailleurs l'aspect le plus touchant du film et apporte une lueur d'espoir, les deux femmes parvenant à surmonter les barrières linguistiques pour communiquer.

Les qualités de
The World ne peuvent néanmoins pas faire oublier la lourdeur de sa mise en scène, loin de révéler la sensibilité qui transparaît dans un
Millenium Mambo (de Hou Hsiao Hsien). Mais il faut reconnaître que Jia Zhang Ke fait mouche en décrivant un univers bâti autour du concept de tour du monde et dont les occupants sont emmurés dans leur condition tragique. On peut difficilement rester froid devant cette misère humaine, surtout que les thématiques pourraient finalement être transposées dans n'importe quel pays. Ainsi
The World porte bien son titre puisque Jia évoque tout simplement le monde d'aujourd'hui.