Trois réalisateurs honorés après les plus grands festivals internationaux se rassemblent pour nous proposer un film qui fait s’entrecroiser les destins dans un train partant d’Autriche pour gagner Rome et l’Italie. Qu’ils soient professeur, supporters écossais ou simples voyageurs, ce sont alors autant de regards qui vont se déployer sous la férule conjointe de créateurs aussi reconnaissables que surprenants.
TICKETSUn film de Ken Loach, Abbas Kiarostami et Ermanno Olmi
Avec Valeria Bruno Tedeschi, Carlo Delle Piane, Silvana De Santis
Durée : 1h55
Date de sortie : 28 novembre 2007Film à sketchs comme le cinéma en a offert beaucoup durant les années soixante,
Tickets renoue avec une tradition qui reprend vie depuis quelques années. En témoignent du côté de l’Asie,
Triangle dont la sortie est imminente ou avant lui,
3 histoires fantastiques ou 3 extrêmes par exemple. Mais cette tendance récente qui n’est pas pour nous déplaire, a le mérite de permettre à des auteurs de renom, parfois en mal de financements et non de projets, de retrouver l’occasion de s’exprimer dans un cadre stimulant et suffisamment contraignant pour repenser le rapport qu’ils entretiennent au cinéma.
Films de geste ou d’inspiration, sorte de compilations de nouvelles cinématographiques centrées sur un thème rassembleur,
Tickets est ainsi l’occasion de retrouver Ermanno Olmi, l’auteur de
L’arbre aux sabots récemment ressorti en DVD par Carlotta, derrière la caméra et le voir collaborer avec deux artistes, palmés eux aussi à Cannes dans les années 1990.
Un genre par essence disparate Par définition inégal dans la mesure où l’ensemble ne propose aucune continuité stylistique, formelle et narrative à l’exception de l’idée de départ - suivre des personnages qui s’entrecroisent dans un train -,
Tickets étonne déçoit et ravit en même temps. Propice tantôt à la déception et plus sûrement à la surprise, le métrage composite parvient toutefois à l’essentiel, nous réserver une belle surprise cinématographique et ne pas indifférer.
En effet, le premier segment signé Olmi reste assez terne et peu intéressant du fait d’une organisation narrative reposant sur une chronologie perturbée et un montage alambiqué, ainsi, l’ensemble présente peu d’attrait alors que l’histoire de l’expert scientifique se perdant dans ses pensées aurait mérité un traitement peut-être plus littéral, moins austère. En fait, il faut en convenir, l’ensemble manque plus sûrement d’inspiration et d’emphase. Au point que l’on appréhende assez vite la suite. Et c’est justement là où ce qui fait la faiblesse même du film à segments devient sa force, c’est qu’à mesure que la déception pointe avec la première histoire, la seconde en emporte le souvenir et nous avec lui.
Ou comment le cinéma peut surprendre en un instant et se sauver malgré l’anormalité de ses structures les plus difformes.
Abbas Kiarostami, retour sur une merveille formelleLe court-métrage et le film à sketchs ont effectivement ceci de particulier qu’ils permettent et obligent à une condensation de la forme et de l’idée qui fait jaillir le style avec une force et une évidence que le long parfois perd dans une continuité trop marquée. Avec Abbas Kiarostami, se trouve ici mis en images tout le génie de ce maître es cinéma. Ainsi, à l’instar du
Goût de la Cerise, ce dernier jouit à plein de cette scène de train, volume fermé dans lequel les personnages déambulent pour mieux saisir autant le mouvement de ces êtres qui se questionnent que celui du monde, univers extérieur qui, enclos, défile derrière dans les cadres que forment les ouvertures du train. Histoire de reflets, de lumières et de transparence, de réflexion et de séduction éclatante, ce second segment est simplement brillant et installe en plein tout l’art du cinéaste iranien au cœur du film. Très rapidement en effet, on sent visiblement le changement de style et l’on ne peut être qu’ébloui.

Surpris et ému, trouble et fascination nous étreignent alors à mesure que se déroule l’histoire de ce jeune homme attiré par une jeune adolescente qui le connaît déjà tandis que la femme plus âgée qui l’accompagne, ne cesse de le héler sans ménagement. Obsessions thématiques du natif de Téhéran et monstration typique fondent ainsi le geste Kiarostamien et offre aux passionnés comme aux novices, l’opportunité de saisir la quintessence d’un style : celui d’un virtuose qui conçoit le cinéma comme un art total, un art absolu de l’image qui pense ensemble cadre, couleur, thème et idée. En somme du grand cinéma !
Loach-Laverty, un couple toujours dénonciateur et rieurPrésenté au Festival de Berlin en 2005,
Tickets ne s’arrête toutefois pas à ce second segment tout simplement étincelant puisqu’il s’achève sur la chronique inventive à forte connotation sociale que signe le réalisateur de
Land and Freedom. En effet, Ken Loach poursuit le projet en nous concoctant une de ses histoires à la fois drôles et amères qui commencent de la plus quotidienne des manières pour mettre en exergue par le biais fictionnel, la situation des immigrés clandestins qui traversent l’Europe pour un peu plus d’espoir. Et cela sans le pathos de Michael Winterbottom dans
In this World.
En confrontant dans l’espace clos du film et du train, des supporteurs catholiques du Celtic Glasgow en partance pour soutenir leur équipe face à la Roma et des clandestins Albanais en mal de tickets, le réalisateur du Vent se lève fait se dessiner à l’écran, la fêlure qui sépare puis unit les hommes. Celle d’une compassion qui sait triompher de l’égoïsme et vaincre le sort. Ainsi, verra-t-on les trois jeunes hommes, Ecossais jusqu’aux bouts des ongles, lutter les uns contre les autres pour résoudre leur dilemme intérieur – aider cette famille de clandestins ou être emprisonné à leur place et rater leur match -. Mais là où le scénario de Paul Laverty, fidèle complice de Ken Loach marque sa différence, c’est par le rapport qu’il entretient à la force d’une solidarité collective et d’une croyance en soi et en l’autre qui dépasse son propre cas personnel. De fait, au-delà des considérations individuelles, ce sera l’entraide qu’ils retiendront et malgré ce qui semble pourtant les attendre, la gravité loin d’être au rendez-vous laisse vite la place à un sourire, celui de potaches qui réussissent à s’en sortir du fait de cette passion, le football, qui les a conduit à l’autre bout de l’Europe.

Ensemble hétéroclite s’il en est,
Tickets irradie donc par ses deux derniers segments et marque par la prestation conjuguée de deux des cinéastes que l’on apprécie le plus à l’heure actuelle avec Jia Zhang Ke, eux qui disent le monde et en critiquent le devenir par le seul biais de l’image : Ken Loach et Abbas Kiarostami. Par conséquent, même si vous ne succomberez pas au charme suranné d’Ermanno Olmi et si vous savez résister aux sorties multiples du 28 novembre, n’hésitez pas à aller voir
Tickets. Parce que c’est un film à part entière et qu’il est l’œuvre de véritables cinéastes, ces rares exceptions sachant dans notre filmographie internationale, dire le monde, sa beauté autant que sa complexité avec la seule puissance du cinématographe.
Jean-Baptiste Guégan