Imaginez-vous dans un monde aux néons rougeoyants : dans un Tokyo déglingué et futuriste, une femme taraudée par des pulsions autodestructrices et armée d’un redoutable katana, appartient vaillamment à une équipe de policiers chargée de chasser des mutants redoutables. Vous obtenez Tokyo Gore Police, un film japonais dégénéré comme il en existe beaucoup dans les circuits indépendants mais qui a fait sensation aujourd’hui au festival de Sitges par sa capacité à toucher le fond baroque de la folie, à faire éclabousser le sang sur la caméra (au sens littéral) et à proposer des idées de malade dans la mise en scène (sur-vitaminée). C’est ce que l’on appelle communément un trip psychotronique où le terme «absurde» n’a plus aucune signification. Avec Eihi Shiina, la beauté glaciale du Audition, de Takashi Miike.

Au festival de Sitges, personne n’est à l’abri des bonnes surprises. Pour faire un point rapide sur tout ce que nous avons vu, on peut d’ores et déjà affirmer que le niveau cette année fut particulièrement élevé, la sélection regroupant les films de genre les plus attendus du moment. Ce matin, la projection de presse de Tokyo Gore Police – avant celle, ce soir, pour le public – s’est déroulée dans l’euphorie générale. Membre éminent de la contre-culture nippone, Yoshihiro Nishimura, le réalisateur qui signe pour l’occasion son premier long métrage, a commencé en travaillant sur les effets spéciaux de certains films de Sono Sion (Suicide Club, dont il reprend d’ailleurs le plan sur une mère se mutilant dans sa cuisine et plus récemment Exte) et d’autres cinéastes déjantés comme Yûdai Yamaguchi (Meatball Machine, récemment sorti en zone 2). Sans surprise, c’est ce qui fait la qualité du film (impressionnant dans sa gestion des effets illustratifs) et sa limite (défilé d’idées formelles plus extravagantes les unes que les autres mais assemblées sans le moindre souci de cohérence logique).

En même temps, on était conscient de ces écueils avant d’entrer dans la salle. D’autant que l’essentiel réside ailleurs: dans les digressions saugrenues, dans les chorégraphies supervisées par Tak Sakaguchi, qui a déjà fait ses preuves chez Ryuhei Kitamura dans Versus et surtout dans la classe de Eihi Shiina, actrice trop rare dont on n’avait plus de nouvelles depuis Audition et qui a le don pour trouver des rôles puissants en les rendant instantanément cultes. Il y a chez elle une capacité à faire se confronter la beauté de sa plastique et la monstruosité de ses actes. La modestie du budget dont dispose Yoshihiro Nishimura est compensée par l’inventivité d’un auteur fou qui n’a pas peur des outrances stylistiques pour avoir eu le temps de les pratiquer chez les autres. Détail qui n’est pas accessoire : Tokyo Gore Police peut séduire ceux qui sont généralement réfractaires au cinéma de Takashi Miike – auquel on pense à cause de Eihi Shiina – par son refus de la théorisation arty et sa franchise dans le trash (celui qui vient uniquement pour cette raison en aura pour son argent). Le sujet n’est qu’un grand prétexte pour favoriser l’expression d’une imagination acide qui permet d’organiser des séquences stylisées (les tueries ressemblent à des ballets où les geysers de sang coulent au ralenti). Nishimura conserve à l’esprit que le bon goût reste l’ennemi de la créativité. Ainsi, du lait maternel provoque des brûlures, un quidam se fait couper les deux mains pour avoir touché le cul de l´héroïne, les pénis se font arracher ou alors se transforment en flingues, une strip-teaseuse voit ses jambes se transformer en gueule de crocodile, un faux sexe féminin crache des sécrétions vaginales sur un public en liesse, un écartèlement est filmé en split-screen.

Des exemples comme cela, il en existe des tonnes. On pourrait les énumérer tous, mais mieux vaut voir cela à l’écran. Quitte à être exorbités. Contrairement à ce qui se produit souvent avec ce genre de précités déjantés, il n’y a pas de baisse de régime grâce à une bonne cadence jusqu’au climax aussi frustrant (trop évident) que jouissif (trop gore). Ailleurs, on peut déceler des influences, notamment dans le personnage principal féminin qui commence burné et finit borgne. Il évoque celui du Thriller – en grym film (Bo Arne Vibenius, 74) jusque dans le visage impassible et résigné. Mais on pense surtout à Machine Girl, de Noboru Iguchi, qui est l’un des exemples récents pouvant lui tenir tête autant pour les enjeux destroy que la surenchère. D’un bout à l’autre, l’héroïne se comporte comme un samouraï au corps couvert de cicatrices et maintient un but (exorciser la mort de son père). Que l’on se rassure : ce n’est pas un mélodrame et il vaut mieux ne rien prendre au sérieux. D’ailleurs, on est mort de rire du début à la fin. A plusieurs reprises, des parenthèses absurdes viennent ponctuer le récit comme pour l’aérer – et à deux trois reprises pour le maintenir à flot – et montrent des publicités vantant des produits pour l’automutilation (une mention spéciale allant à celle qui parodie la Wii et donne la possibilité aux membres d’une famille de dégommer dans la bonne humeur deux trois délinquants). Certains ne résisteront pas au cliché de rapprocher cette farce de la dimension pamphlétaire de Starship Troopers. Pourtant, Yoshihiro Nishimura n'est pas Paul Verhoeven (ce serait plutôt Sono Sion qui avec Suicide Club se montrait offensif) et supporterait mal la comparaison, lui qui utilise la subversion moins à des fins politiques que pour le simple plaisir du délire potache. Tokyo Gore Police se veut plus proche du long gag sanglant, renvoyant à une innocence brute seventies, à une époque où on préférait ne pas se poser de questions lorsqu’on allait au cinéma.
Romain LE VERN
Un délire gore pour public averti.
Imaginez-vous dans un monde aux néons rougeoyants : dans un Tokyo déglingué et futuriste, une femme taraudée par des pulsions autodestructrices et armée d’un redoutable katana, appartient vaillamment à une équipe de policiers chargée de chasser des mutants redoutables. Vous obtenez Tokyo Gore Police, un film japonais dégénéré comme il en existe beaucoup dans les circuits indépendants mais qui a fait sensation aujourd’hui au festival de Sitges par sa capacité à toucher le fond baroque de la folie, à faire éclabousser le sang sur la caméra (au sens littéral) et à proposer des idées de malade dans la mise en scène (sur-vitaminée). C’est ce que l’on appelle communément un trip psychotronique où le terme «absurde» n’a plus aucune signification. Avec Eihi Shiina, la beauté glaciale du Audition, de Takashi Miike.

Au festival de Sitges, personne n’est à l’abri des bonnes surprises. Pour faire un point rapide sur tout ce que nous avons vu, on peut d’ores et déjà affirmer que le niveau cette année fut particulièrement élevé, la sélection regroupant les films de genre les plus attendus du moment. Ce matin, la projection de presse de Tokyo Gore Police – avant celle, ce soir, pour le public – s’est déroulée dans l’euphorie générale. Membre éminent de la contre-culture nippone, Yoshihiro Nishimura, le réalisateur qui signe pour l’occasion son premier long métrage, a commencé en travaillant sur les effets spéciaux de certains films de Sono Sion (Suicide Club, dont il reprend d’ailleurs le plan sur une mère se mutilant dans sa cuisine et plus récemment Exte) et d’autres cinéastes déjantés comme Yûdai Yamaguchi (Meatball Machine, récemment sorti en zone 2). Sans surprise, c’est ce qui fait la qualité du film (impressionnant dans sa gestion des effets illustratifs) et sa limite (défilé d’idées formelles plus extravagantes les unes que les autres mais assemblées sans le moindre souci de cohérence logique).

En même temps, on était conscient de ces écueils avant d’entrer dans la salle. D’autant que l’essentiel réside ailleurs: dans les digressions saugrenues, dans les chorégraphies supervisées par Tak Sakaguchi, qui a déjà fait ses preuves chez Ryuhei Kitamura dans Versus et surtout dans la classe de Eihi Shiina, actrice trop rare dont on n’avait plus de nouvelles depuis Audition et qui a le don pour trouver des rôles puissants en les rendant instantanément cultes. Il y a chez elle une capacité à faire se confronter la beauté de sa plastique et la monstruosité de ses actes. La modestie du budget dont dispose Yoshihiro Nishimura est compensée par l’inventivité d’un auteur fou qui n’a pas peur des outrances stylistiques pour avoir eu le temps de les pratiquer chez les autres. Détail qui n’est pas accessoire : Tokyo Gore Police peut séduire ceux qui sont généralement réfractaires au cinéma de Takashi Miike – auquel on pense à cause de Eihi Shiina – par son refus de la théorisation arty et sa franchise dans le trash (celui qui vient uniquement pour cette raison en aura pour son argent). Le sujet n’est qu’un grand prétexte pour favoriser l’expression d’une imagination acide qui permet d’organiser des séquences stylisées (les tueries ressemblent à des ballets où les geysers de sang coulent au ralenti). Nishimura conserve à l’esprit que le bon goût reste l’ennemi de la créativité. Ainsi, du lait maternel provoque des brûlures, un quidam se fait couper les deux mains pour avoir touché le cul de l´héroïne, les pénis se font arracher ou alors se transforment en flingues, une strip-teaseuse voit ses jambes se transformer en gueule de crocodile, un faux sexe féminin crache des sécrétions vaginales sur un public en liesse, un écartèlement est filmé en split-screen.

Des exemples comme cela, il en existe des tonnes. On pourrait les énumérer tous, mais mieux vaut voir cela à l’écran. Quitte à être exorbités. Contrairement à ce qui se produit souvent avec ce genre de précités déjantés, il n’y a pas de baisse de régime grâce à une bonne cadence jusqu’au climax aussi frustrant (trop évident) que jouissif (trop gore). Ailleurs, on peut déceler des influences, notamment dans le personnage principal féminin qui commence burné et finit borgne. Il évoque celui du Thriller – en grym film (Bo Arne Vibenius, 74) jusque dans le visage impassible et résigné. Mais on pense surtout à Machine Girl, de Noboru Iguchi, qui est l’un des exemples récents pouvant lui tenir tête autant pour les enjeux destroy que la surenchère. D’un bout à l’autre, l’héroïne se comporte comme un samouraï au corps couvert de cicatrices et maintient un but (exorciser la mort de son père). Que l’on se rassure : ce n’est pas un mélodrame et il vaut mieux ne rien prendre au sérieux. D’ailleurs, on est mort de rire du début à la fin. A plusieurs reprises, des parenthèses absurdes viennent ponctuer le récit comme pour l’aérer – et à deux trois reprises pour le maintenir à flot – et montrent des publicités vantant des produits pour l’automutilation (une mention spéciale allant à celle qui parodie la Wii et donne la possibilité aux membres d’une famille de dégommer dans la bonne humeur deux trois délinquants). Certains ne résisteront pas au cliché de rapprocher cette farce de la dimension pamphlétaire de Starship Troopers. Pourtant, Yoshihiro Nishimura n'est pas Paul Verhoeven (ce serait plutôt Sono Sion qui avec Suicide Club se montrait offensif) et supporterait mal la comparaison, lui qui utilise la subversion moins à des fins politiques que pour le simple plaisir du délire potache. Tokyo Gore Police se veut plus proche du long gag sanglant, renvoyant à une innocence brute seventies, à une époque où on préférait ne pas se poser de questions lorsqu’on allait au cinéma.
Romain LE VERN