Tropa de Elite (troupe d'élite)

La critique d'Excessif

4/5
troupe_elite135ok L'HISTOIRE : 1997. Les milices armées liées au trafic de drogue contrôlent les favelas de Rio. Rongée par la corruption, la police n’intervient plus sur le terrain. Les forces d’élite du BOPE (Bataillon des opérations spéciales de police) sont livrées à elles-mêmes dans leur lutte sans merci contre les trafiquants. Mais le maintien de l’ordre a un prix : il est de plus en plus difficile de distinguer le bien du mal, de faire la différence entre l’exigence de justice et le désir de vengeance.
Le Capitaine du BOPE Nascimento (Wagner Moura) est en pleine crise : en plus de risquer sa vie sur le terrain, il doit choisir et former son successeur, dans l’espoir de quitter cette vie de violence et de rester auprès de son épouse, qui s’apprête à donner naissance à leur premier enfant.
Neto (Caio Junqueira) et Matias (André Ramiro), deux de ses recrues les plus récentes, sont amis d’enfance : l’un est un as de la gâchette, l’autre refuse de transiger sur ses idéaux. A eux deux, ils seraient parfaits pour le poste. Séparément, il n’est pas sûr qu’ils puissent s’en tirer vivants ...
Le récit de Troupe d'Elite est basé sur les 19 ans que le scénariste Rodrigo Pimentel a passés comme officier dans la police militaire puis comme Capitaine au sein du BOPE.
Les situations de crises sont souvent des terreaux fertiles pour l’imagination des cinéastes : qu’on se souvienne des polars enragés envoyés par l’Italie durant les « années de plomb », de la furia hong-kongaise à l’approche de la rétrocession, ou de l’émergence du nouveau cinéma argentin, durant cette même période où le pays connaissait une crise financière sans précédent. Le Brésil, son tourisme exacerbé, son charme exotique et ses footballeurs, ne peut lui aussi masquer son impuissance à contenir la corruption, la misère et la violence qui sont autant de fléaux modernes. Un réalisateur, Fernando Meirelles, a déjà fait l’état des lieux de cette situation avec La cité de Dieu. Aujourd’hui, José Padilha lui emboîte le pas de manière encore plus radicale avec Troupe d’élite. Un film explosif, éreintant, exemplaire.

TROUPE D’ELITE
Un film de José Padilha
Avec Wagner Moura, Caio Junquera, André Ramiro, Milhem Cortaz
Durée : 1h55
Date de sortie : 03 septembre 2008

Fin des années 90, Rio de Janeiro. Le capitaine Nascimento, commandant le BOPE (Bataillon des opérations spéciales de police), doit préparer sa succession, alors que la violence des trafiquants de drogue gangrène les favelas, et que la corruption paralyse jusqu’en haut lieu les forces de police. La sélection est ardue au sein du BOPE, qui ne regroupe que les élites incorruptibles du service, et deux hommes ont la préférence de Nascimento : Matias, qui hésite entre terminer ses études et poursuivre sa carrière de policier ; et Neto, une fine gâchette un peu inconsciente. Les actions de ces deux recrues vont déclencher une série d’événements meurtriers en plein coeur de la ville...

S’il affiche une parenté certaine avec le chef d’oeuvre de Fernando Meirelles (les deux long-métrages partagent un même scénariste et le même monteur, Daniel Rezende), Troupe d’élite s’en éloigne pourtant par bien des aspects. Très documenté, le scénario est l’oeuvre d’un ancien capitaine du BOPE, qui a couché sur papier ses frustrations, sa colère et sa description sans œillères d’un environnement où la pitié et les scrupules sont absents. Très intelligemment, José Padilha a suivi à la lettre le script de ce vétéran tout en laissant les acteurs improviser la plupart de leurs textes. Caméra à l’épaule le plus souvent, en totale immersion, Troupe d’élite ne ménage à aucun moment le spectateur, ne fait jamais douter de la réelle perversité de ce milieu policier, où des hommes sont payés une misère pour risquer leur vie, et s’affrontent même entre eux.

La corruption ordinaire est ainsi une tradition chez les policiers « normaux », qui se refusent à aller prendre des balles en patrouillant dans les quartiers pauvres de Rio. A la botte des hommes politiques, certains hauts gradés n’hésiteront pas durant l’histoire à piéger des subalternes trop bavards, ou ayant joué avec le feu en détournant l’argent des pots-de-vin. Le thème, le réalisme, l’intensité de ces intrigues font souvent penser au cinéma de Sidney Lumet, et plus particulièrement à des films comme Le prince de New-York ou Contre-enquête.


Que dire également des trafiquants-gangsters qui rançonnent les ONG, utilisent les gamins comme porte-mitraillettes, et se comportent comme les rois du quartier grâce aux armes achetées avec l’argent de la drogue ? Si les policiers les craignent autant, c’est que ces dealers eux, n’ont aucun scrupule, et n’hésitent pas à se servir de la population des favelas comme boucliers humains pour se cacher. Prise entre deux feux, cette dernière n’est d’ailleurs que peu montrée et mise en avant : dans la séquence de la rave party, la foule innocente subira par exemple les « dommages collatéraux » d’un affrontement entre policiers. Un massacre d’autant plus insoutenable qu’il se déroule devant les yeux médusés des « vrais » gangsters, interloqués de voir leurs ennemis s’entretuer.

Au milieu de ce marasme idéologique, les troupes d’élite de Nascimento incarnent presque une autre réalité, plus martiale, voire même bestiale. Choisissant ses hommes au terme d’un camp d’entraînement digne de Full Metal Jacket, le capitaine (incarné avec une terrifiante force presque de persuasion par Wagner Moura, vu dans Carandiru) est un soldat dans l’âme, plus préoccupé par le sens du devoir et son implacable envie d’éradiquer les gangs de Rio, que par une quelconque moralité ou sensibilité politique. Avec leurs têtes de mort inscrites sur leur uniforme, les membres du BOPE sont clairement là pour faire parler la poudre. Troupe d’élite n’est toutefois pas dédié à leur gloire, et sitôt la très énergique séquence d’ouverture terminée, le scénario prendra d’autres directions avant de faire revenir ce bataillon au centre de l’intrigue.

Mené sur un tempo endiablé, le film prend paradoxalement son temps pour exposer les dilemmes qui agite chacun de ses personnages. Narrateur omniscient et presque en retrait, Nascimento est un futur papa qui voudrait quitter le terrain, victime d’un excès de stress, mais qui a malgré tout du mal à tenir ses engagements vis-à-vis de sa femme. Matias, lui, est un cérébral appliqué et brillant, qui s’oppose bientôt à ses amis étudiants vivant dans une bulle de bien-pensance, et fumant sans complexe la drogue venue des favelas. Neto, lui, ne vit qu’en attente de l’action, et s’il est débrouillard, son imprudence va toutefois lui causer de sérieux problèmes.

C’est autour de ce trio que se dessinent les situations, multiples, qui font la richesse de Troupe d’élite : exécutions sommaires, débats autours des bavures policières, tentation de l’argent facile, violence domestique, machinations diverses et séquences de mise à l’épreuve... Peu à peu, c’est une fresque sans équivalent qui prend vie à l’écran, grâce au sans-faute des comédiens (dont certains n’ont jamais tourné devant une caméra), à l’intransigeance de José Padilha, dont le style se montre plus direct et carré que celui de Meirelles, et à ce souci vériste qui rend impossible toute remise en question de la crédibilité de l’histoire. L’équipe de tournage a d’ailleurs à plusieurs reprises risqué sa vie en tournant sur des territoires effectivement tenus d’une poigne de fer par les gangs de la drogue. Cette technique de guerilla filmmaking, si elle leur a causé quelques sueurs froides, a en tout cas porté ses fruits : d’une violence sans complaisance, à la fois très spectaculaire et sans artifices, cohérent jusqu’au bout et osé dans son discours sur la justice et son application, Troupe d’élite est une incontestable réussite, un film coup de poing qui méritait bien son Ours d’or remporté au dernier festival de Berlin.

Nicolas Lemâle








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