Ulzhan, c’est l’histoire de Charles Simon, un homme que la vie a brisé et qui part au fin fond des steppes orientales pour mourir et enfouir avec lui, le secret de ses blessures. Dernier film de Volker Schlondörff, le réalisateur du
Tambour, cette fiction captivante et venteuse nous invite ainsi à suivre son personnage principal dans ses pérégrinations kazakhes, entre espoir et abandon, au gré des rencontres et de sa confrontation avec des espaces désertés de tous.
ULZHANUn film de Volker Schlondörff
Avec Philippe Torreton, Ayanat Ksenbai, David Bennent
Durée : 1h45
Date de sortie : 23 avril 2008Une histoire humaine forteDans cette quête de l’Est et de ses hautes montagnes, Charles Simon cherche en effet à dépérir et à enterrer aux pieds des glaciers, la douleur infinie qu’est la perte des siens. Le professeur et chercheur qu’interprète Philippe Torreton a ainsi décidé de tout quitter pour gagner par la route puis par ses propres moyens, les confins de ces terres inconnues et dépeuplées. A la recherche prétendue des pas des premiers chrétiens persécutés qui cherchèrent à gagner l’Asie pour y vivre en paix.
Dès lors, sur les traces des passeurs de lumière, dépité et marqué, il va traverser sans avoir de cesse, de vastes étendues désolées et, fuyant les hommes et leur société, tout faire pour ne pas y retourner.
Or, son chemin croisera celui d’Ulzhan, jeune femme professeur de Français - jouée par l’éblouissante Ayanat Ksenbai - qui s’éprendra de lui puis celui emprunté par Shakuni, être exceptionnel dont la vie prend son sens en vendant des mots. Tous deux l’accompagneront bientôt, et souvent contre son gré sauront rester à ses côtés pour mieux l’aider. Que ce soit dans sa désespérance, son silence obstiné ou sa peine à vivre l’insoutenable réalité.
Poursuivant son déni d’un deuil qu’il ne peut accepter, Charles Simon continuera alors de s’enfoncer et de sembler s’endurcir. Et pourtant, malgré cette allure d’homme résigné, grâce à ces deux êtres qui l’entourent, il atteindra le stade où lui seul pourra enfin se sauver. Et continuer peut-être de vivre… Histoire humaine magnifique et sincère,
Ulzhan met ainsi au jour «
ce goût de la vie qui peut passer » jusqu’à s’effacer et la difficulté d’accepter le pire pour de nouveau exister.
Des Mots que l’on prononce et que l’on enseigne, des Mots pour aimerCependant, en ouvrant à son personnage la voie vers une résilience qui s’esquissera entre Kazakhstan, Chine et Mongolie,
Ulzhan raconte aussi une passion qui par pudeur tait son nom, celle d’une fascination de l’autre, de son étrangeté et de ses mots.
Goût du verbe et des langues. Entrelacement des sons et des sens. Appétence pour la subtilité du terme qui saura ramasser et exprimer toute la vérité des êtres.
Ulzhan est tout cela et poursuit ainsi à sa manière entre sanscrit et arabe, portugais et persan, ce prolifique dialogue des cultures entre elles, échange qui n’a pour seul but que de dire dans leur heureux métissage, l’humanité de tous et la sincérité de chacun.
Mise en images éblouissante, jeu des histoires et des mémoiresMais, tout autant cette ode littéraire à la fraternité des peuples entretenue par la pellicule,
Ulzhan veut encore davantage et nous montre avec une avidité véritable, les horizons nouveaux et autres perspectives grandioses que Volker Schlondörff se plait à filmer, ceux d’un pays inconnu et lointain. Faisant de chaque paysage, un état d’âme et découvrant leur histoire, le métrage devenu contemplatif s’emplit ainsi de compréhension et d’admiration.
Admiration des étendues que la caméra enregistre dans les pas de Charles Simon et des gens qui les peuplent mais aussi fascination documentaire pour les pratiques et les mœurs qui les animent. De fait, à la limite d’une anthropologie émue qui passerait en contrebande de la fiction,
Ulzhan capte plus qu’il ne dit, à l’instar d’Astana, la capitale kazakhe qu’il filme, elle qui fut bâtie à la manière d’une Brasilia nouvellement sortie de terre à coups de pétrodollars. Puis, tout autant distancié que concerné, le métrage poursuit sa démarche et immortalise aussi bien les vastes steppes percées de forages que les vestiges d’un Empire soviétique qui ici avait tout façonné, lui qui finit foulé au sol comme fut asséchée la Mer d’Aral.
Faisant ainsi ressurgir la mémoire des kolkhozes, des goulags dissimulés ou des zones hautement irradiés par des centaines d’essais nucléaires,
Ulzhan développe plus que ce que la fiction à elle seule – et malgré toute sa puissance – aurait pu apporter et produire.
Un film d’auteur différent pour une équipée de haute voléeFilm fort qu’une photographie magnifique et scrutatrice soutient,
Ulzhan démontre entre fiction et exigences documentaires, les évidentes qualités de Volker Schlondörff à raconter et créer par le seul cinéma, des destinées aussi singulières que subtilement émouvantes. Cependant, cet aboutissement n’est pas de son seul fait puisque
Ulzhan est tout autant marqué par Jean-Claude Carrière, le scénariste émérite qui l’a façonné que par son formidable trio d’acteurs qui aura su donner chair et intensité à une si profonde intrigue. Et c’est justement par le rassemblement harmonique de ces talents qu’
Ulzhan nous emporte et qu’il saura vous transporter vers cet ailleurs que le cinéma a trop peu filmé. Cela tout en relayant en arrière plan d’une belle histoire humaine, la mémoire, les drames et les beautés diverses du Kazakhstan et de ses habitants.