Après Comme des voleurs (à l’Est) et
Garçon stupide, Lionel Baier revient dans nos salles nous conter avec
Un Autre homme, l’histoire de François, jeune journaliste suisse qui s’égarera dans les tourments de sa nouvelle vie de critique cinématographique. Ainsi, sur un terreau favorable aux références cinéphiliques et propice aux tromperies, l’auteur de
Mon Père, c’est un lion compose un film affecté dont les partis pris et la fragile économie déçoivent les promesses pourtant initialement entrevues.
Entre cinéphilie et contentement
François est un jeune homme qui n’a pas d’avis et encore moins d’opinion. Or, pour satisfaire les attentes de Christine, son amie institutrice, ce dernier accepte d’endosser dans la vallée de Joux les habits de journaliste généraliste. Avec un écueil cependant, l’exercice qu’impose la critique de cinéma lui est aussi inconnu que le médium… Dès lors, pour répondre aux exigences qui lui sont fixées, le plagiat et l’opposition vont devenir les seules voies possibles, au point de bouleverser sa vie et celle de son couple. En effet, bien vite contraint de se rendre à Lausanne, la capitale du canton de Vaux, notre fieffé menteur aura tôt fait de succomber au charme obscur de Rosa, journaliste à l’Epoque et véritable critique…

Sur la trame classique d’un ménage à trois,
Un Autre homme prend le parti de faire du cinéma le moteur et le prétexte d’une double révélation, celle d’une médiocrité assumée et d’une définitive affirmation de soi. Et peu importe qu’elle passe par le mensonge ou les feux du désir adultère, tout doit aboutir à ce que le jeune homme évolue et rompe avec son quotidien, pour se mettre d’abord en danger et réorienter ensuite le cours de sa vie. Braver les règles et assumer la transgression deviennent ainsi très vite les principes mêmes qui commanderont chacun de ses actes. Dès lors,
Un Autre homme opère avec une certaine facilité, sa lente, franche et prévisible évolution. Il faut alors reconnaître que l’ensemble en dépit de ses évidences, n’est pas dépourvu d’attrait. On notera ainsi le filmage des séances de presse – mise en abîme intéressante pour le cinéaste autant que pour le journaliste qui écrit – tout autant que l’aventure sensuelle et osée qui lie le terne François à la sulfureuse et prédatrice Rosa.
Cependant, porté par l’artificialité de son noir et blanc, le film enrage à ne pas prendre l’ampleur que son cinéaste aurait pu ou voulu lui donner. Ainsi, reste-t-il entravé par le peu de subtilité de sa construction, égaré qu’il est entre ses clins d’œil cinéphiles appuyés et son insistance symbolique assez vaine (le goupil et le jeu variations autour de la littérature médiévale). En effet, se servir du cinéma et de son approche critique comme d’un révélateur n’était pas inintéressant en soi mais son emploi formel et métaphorique comme moyen d’expression personnelle ne fonctionne pas, notamment en raison des lourdeurs et autres digressions du récit.

Esthétisant dans sa démarche et son insistance, mais aussi trop dépendant d’une interprétation terne dont ne ressort que la formidable Natacha Koutchoumov, le dernier film de Lionel Baier ennuie. Pâtissant qui plus est d’un certain manque de moyens et subissant la volonté trop démonstrative de son auteur,
Un Autre homme ne parvient donc qu’à décevoir, au point de faire de ses étonnantes scènes fantasmatiques, sa seule véritable attraction.
Jean-Baptiste Guégan