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Un barrage contre le Pacifique

La critique d'Excessif

2/5
unbarrage135 L'HISTOIRE : Indochine, 1931. Dans le Golfe du Siam, au bord de l'Océan Pacifique, une mère survit tant bien que mal avec ses deux enfants, Joseph (20 ans) et Suzanne (16 ans), qu'elle voit grandir et dont elle sait le départ inéluctable. Abusée par l'administration coloniale, elle a investi toutes ses économies dans une terre régulièrement inondée, donc incultivable. Se battant contre les bureaucrates corrompus qui l'ont escroquée, et qui menacent à présent de l'expulser, elle met toute son énergie dans un projet fou : construire un barrage contre la mer avec l'aide des paysans du village. Ruinée et obsédée par son entreprise, elle laisse à Joseph et Suzanne une liberté quasi-totale. C'est alors que M. Jo, fils d'un riche homme d'affaires chinois tombe sous le charme de Suzanne. La famille va tenter d'en tirer profit ...
Isabelle Huppert, toujours aussi singulière, interprète le rôle de la mère avec toute l’ambiguïté qu’on lui connaît.

1931, dans l’Indochine française au bord du Pacifique, une femme blanche a investit dans cinq hectares de terres cultivables dans le projet de fournir à ses deux enfants, Joseph et Suzanne, un héritage. Malheureusement les crues de décembre déversent l’eau de mer sur les cultures de riz et détruisent les récoltes, un phénomène déjà connu des cadastres, ceux-là même qui avaient permis l’exploitation des terres, image d’une administration coloniale peu soucieuse du bien être des populations locales. Obstinée et revêche, la mère met tout en œuvre pour convaincre les villageois de l’aider à construire un barrage contre l’océan pour permettre aux terres de produire leurs fruits. Au bar du coin, un certain Mr Jo fait son apparition, il est le fils d’un riche homme d’affaires chinois et n’est pas insensible aux charmes de la fraîche Suzanne, une opportunité que ne manquera pas de saisir la mère, qui croule sous les dettes et les impayés. Veuve d’un fonctionnaire mort quelques années plus tôt, celles-ci observent avec ses deux enfants des relations lunatiques et souvent conflictuelles, sachant que son garçon de vingt ans ne tardera pas à quitter le foyer bientôt.

 

On le sait, Rithy Panh est un cinéaste cambodgien qui a vécu et étudié en France avant de repartir dans son pays pour en raconter l’histoire, récente et plus ancienne. On le connaît surtout pour son superbe, et tragique, documentaire S21, la machine de mort Kmère rouge, pourtant dès 1994, le cinéaste s’attaqua au film de long-métrage de fiction avec Les gens de la rizière, un film que l’on ne peut que rapprocher de Un barrage contre la Pacifique, du moins du point de vue thématique. Là où son premier long-métrage étonnait et fascinait, l’adaptation du livre de Marguerite Duras déçoit et renvoie à une cinématographie très classique, trop classique. Le thème familial dans Un barrage contre la Pacifique dissimule tout le reste, qui n’est abordé que superficiellement, soit la construction du barrage lui-même, espoir salvateur d’une population locale dont le riz est le premier ingrédient de consommation et qui représente, en terme culturel, une sorte de centre de survie. Autre thème délaissé ou abordé trop ponctuellement, la pensée et les réactions des colonisés face à cette race blanche venue tout bouleverser.

 

 

C’est une première pour un film de Rithy Panh, pour une fois il parle plus de l’autre, c’est à dire de la famille française, que de son propre pays, ici reporté en toile de fond. Même le personnage du Caporal, le fidèle domestique cambodgien, paraît quelque peu fade au regard de son importance dans la bonne conduite de la vie quotidienne. Peut-être le cinéaste a t-il voulu trop respecter le regard de Marguerite Duras, celle d’une jeune occidentale ayant vécu sa prime jeunesse dans cette région, plutôt que de se réapproprier le matériau pour le faire sien, comme a pu le faire Alain Resnais à son époque avec Hiroshima mon amour, certes un film littéraire mais surtout un film de cinéaste, un film d’images et de montage qui a su s’affranchir du poids des mots. L’étonnement est d’autant plus profond que Rithy Panh avait su nous parler de l’histoire douloureuse de son pays sans jamais utiliser d’images d’archives. Dans S21, en montrant les gestes des bourreaux interviewés, il avait témoigné de toute l’horreur du massacre des Khmers rouges. Une subtilité et une maîtrise trop absente ici, le récit se déroulant avec une frilosité et un style très banal qui n’exploite à aucun moment ni les spécificités de la région, ni les possibilités des regards sur une époque et une population déjà opprimées bien avant la guerre d’Indochine.

Isabelle Huppert, toujours aussi singulière, interprète le rôle de la mère avec toute l’ambiguïté qu’on lui connaît. Gaspard Ulliel, le fils, est moins convaincant dans son interprétation du grand frère beau et aventurier, une véritable image d’un corps trop lisse, trop parfait, sans marque ni blessure, pour celui censé représenter le bricoleur, le chasseur, l’homme de toutes les audaces. Dans le rôle de Suzanne, une actrice inconnue, Astrid Berges-Frisbey, jeune mais pas si innocente aux manœuvres de sa mère, qui la pousse à accepter les rendez-vous avec ce mystérieux chinois parlant un français impeccable. Le monde Marguerite Duras est là, celui des relations humaines, des passions amoureuses, des colères inexplicables, et d’une certaine façon le déchirement d’une famille qui n’en peux plus de vivre dans cet endroit reculé du monde, un endroit qui demande à chacun son lot de labeur et de sueur pour pouvoir survivre. Il manque au film de Rithy Panh toute la chaleur, toute la moiteur et toute l’insupportable atmosphère étouffante d’une contrée qui interdit les moments de repos et de bien-être qu’une famille de bourgeois occidentaux est en lieu d’attendre. Duras, visiblement, n’a pas permis au cinéaste de trouver sa propre place dans cette histoire.

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