Adaptant librement
Un Cœur simple, le sublime conte de Gustave Flaubert, Marion Lainé signe avec son premier film une œuvre pleine de maîtrise et d’espoirs pour l’avenir. Suivant Félicité, domestique aimante dans une Normandie aujourd’hui disparue,
Un Cœur simple développe le récit d’un délaissement et d’un isolement progressifs que marquent trop de blessures supportées - celles d’attachements qui ne font que se défaire.
UN CŒUR SIMPLEUn film de Marion Lainé
Avec Marina Foïs, Sandrine Bonnaire, Pascal Elbé, Noémie Lvovsky
Durée : 1h45
Date de sortie : 26 mars 2008Avec son premier film, la jeune cinéaste qu’est Marion Lainé fait preuve d’une ambition artistique remarquée. Et la démarche est suffisamment rare pour que cela soit souligné, notamment dans le cadre d’une première œuvre. Tout d’abord, par l’histoire qu’elle choisit de raconter, véritable classique de notre littérature nationale, l’auteure ne choisit pas l’aisance, d’autant plus qu’elle se permet – ô joie de l’adaptation libre – de modifier à son gré la trame originale pour l’investir de ses «
souvenirs, de [ses]
obsessions personnelles » afin d’en faire ressortir «
lyrisme, passion, violence » mais aussi «
sensualité et trivialité ».
L’audace n’est pas des moindres et c’est avec une satisfaction étonnée qu’on la voit engager son pari et surtout le tenir. Car il faut bien l’avouer, si ses intentions sont louables, - et c’est là le plus impressionnant -, c’est qu’elle parvient tout d’abord à les assumer et plus encore à les concrétiser à l’écran. Adapter en effet, c’est trahir avec intelligence et
Un Cœur simple en est un notable exemple.
Ainsi, à tous points de vue et hors du récit qu’elle filme, la hauteur de ses exigences se marque et ne cesse de s’imposer. A l’image tout d’abord, se traduisent les intentions picturales de cette dernière par une recherche et un soin méticuleux apportés à la composition de chacun de ses plans. Ainsi, la photographie d’
Un Cœur simple par ses références, son attention portée aux couleurs et son traitement des sujets par le cadre surprend, séduit et démontre une qualité de regard qui promet. D’autant plus que cette attention n’implique ni la vanité de l’académisme ni l’abscons d’un esthétisme d’avant-garde surfait comme notre cinéma hexagonal, trop souvent, a pu nous y habituer.
Mais là, n’est pas le seul mérite de son métrage. Si l’on prend en compte le choix de ses incarnations et la direction qu’elle fait de ses interprètes, la maturité dont la prometteuse réalisatrice fait preuve, ne témoigne en rien d’une quelconque inexpérience. En effet, en choisissant l’hilarante Marina Foïs dans un remarquable contre-emploi et la formidable Sandrine Bonnaire pour être Félicité, Marion Lainé a su oser et tirer pleinement profit de sa très belle distribution. L’inoubliable Jeanne D’arc de Rivette est ainsi absolument bouleversante dans
Un Cœur simple et Marina Foïs aussi méconnaissable que talentueuse dans le rôle pourtant austère de Mathilde Aubain. Les scènes où Félicité veille et prépare Clémence sont par exemple superbes, de même que celle qui la voit se hâter sur une route enneigée pour gagner Evreux.
L’occasion est d’ailleurs opportune de souligner au passage, l’attention portée au traitement de l’âge des personnages alors que ces derniers voient défiler à l’écran, vingt années de leurs existences. Souvent grotesque dans nombre de films d’époque, le maquillage dans ce métrage joue sur le détail pour gagner en crédibilité et de fait, marquer l’insensible vieillissement de ces derniers, en soulignant ici les traits, là la cicatrice d’une balafre récoltée en plein hiver.
Autres points notables qui tiennent à la mise en scène et qui dénotent d’une véritable pensée cinématographique de la part de la cinéaste, le recours à l’ellipse et l’utilisation particulière du son. En effet,
Un Cœur simple repose et avance continûment en s’appuyant sur l’ellipse temporelle. Le procédé nous épargne de fait une fastidieuse linéarité et des explications trop bavardes, tout en retranscrivant en images avec une habileté certaine, tout ce que l’écriture flaubertienne sut si brillamment condenser en quelques courtes phrases dans l’œuvre originale. Mais là où l’on note également l’astuce de Marion Lainé, c’est dans l’emploi qu’elle fait du son au moment où Félicité devient sourde. A l’écran, vont alors cohabiter une Sandrine Bonnaire que l’on entend distinctement et une Marina Foïs dont les paroles sont étouffées, inaudibles. Le spectateur devient alors le temps de cette séquence Félicité et l’immersion y gagne d’autant.
En somme,
Un Cœur simple nous surprend agréablement et plus encore, il parvient à nous emporter au gré du dramatique récit qu’est l’existence de Félicité. Tout concourt en effet à soutenir cette histoire dramatique et émouvante, à la faire exister du mieux possible à l’écran. Sens et composition du cadre, réflexion portée sur le détail, interprétation, économie de moyens et de mouvements d’appareil, tout vise pour Marion Lainé à faire aboutir son histoire et à toucher avec intelligence. Sans larmoiements ni facilité.
On notera bien sûr quelques reproches à formuler mais rien qui ne soit suffisant pour gâcher
Un Cœur simple, ce premier film que l’on peut dire aussi tenu que réussi. Ainsi, l’absence de durée des plans et leur enchaînement parfois brutal sont dommageables, surtout au début du métrage. L’absence de transition et leur brièveté donnent effectivement l’impression de ne pouvoir en profiter, de même, la fin de l’histoire prête à regret. Perfectible, elle aurait peut-être mérité visuellement à être autrement traitée. Toutefois, en prenant à bras le corps l’histoire infiniment destructrice de cet Amour des autres, Marion Lainé signe un premier film autrement plus fort. Parce qu’elle a su faire ressentir la force émotionnelle et la subtilité de Gustave Flaubert mais aussi parce qu’elle a transcendé son histoire par la pellicule, tout en se l’accaparant. Par conséquent, on ne peut être que conquis par
Un Cœur simple. Une œuvre qui pourtant aurait pu ne jamais être tournée et qui heureusement le fut.
Exigeant, ambitieux et méritoire,
Un Cœur simple est donc un film à voir et Marion Lainé une cinéaste à suivre. Car si elle poursuit ainsi et renouvelle ce qu’elle vient de faire, c’est le cinéma français qui a de beaux jours devant lui.