Quatre ans après
Rois et Reine, Desplechin revient à ses amours de fiction et ses troubles familiaux dans un long-métrage au casting vibrant qui recèle en son cœur une étude des désordres amoureux et sentimentaux d’une famille d’intellectuels dévastée. Dense et terrifiant,
Un conte de noël est une fable alternant les points de vue et les récits pour mieux appréhender les diverses implications des membres de cette étrange communauté où les non-dits ont commencé à gangrener la santé de la mère. Morcelée, singulière et à la fois terriblement banale, cette famille de rois et reines se réunit le temps de quelques jours, autour d’un arbre de noël prétexte à plusieurs règlements de comptes et révélations. Une affaire de famille bien sombre, subtilement éclairée par la puissance solaire des comédiens et la plume aiguisée du duo Desplechin/Bourdieu. Un excellent film français, complexe et torturé, qui devrait faire parler de lui en ce 61ème festival de Cannes…

Faisant largement écho à
La vie des morts, moyen métrage du cinéaste réalisé en 1990,
Un conte de noël est une œuvre s’inscrivant directement dans la lignée de ses précédents films, à mi-chemin entre le drame familial et la peinture sociale chabrolesque… Si une fois de plus la percée dans l’univers de Desplechin demande un certain effort d’adaptation et une solide volonté de voir dans l’écran-miroir l’immoralité de nos existences, le cinéaste parvient néanmoins à alléger rapidement son propos et à construire un récit presque surréaliste afin de parler au plus grand nombre. A la manière d’un récit mythologique où les personnages répondent à des caractères bien définis, Desplechin se penche sur une galerie de couronnés dont les égos s’entrechoquent pour obtenir les faveurs de tous et de chacun. Junon (reine des dieux) recherche un donneur compatible pour une greffe de moelle osseuse. Son mari Abel (celui qui a le souffle) ne peut rien faire pour elle alors elle décide de se tourner vers ses trois enfants : Elizabeth, Henri et Ivan… Trois enfants qui n’ont jamais su se partager la couronne et qui en sont arrivés à ne plus se voir, ni même s’entendre !

Au cœur de cette famille où l’un des membres a été banni va se jouer une pièce bien étrange où au fil des langues qui se délient, l’intrigue prend une tournure étonnante. Loin du boulevard, peu de fantômes dans le placard mais cependant cette propension à la dramatisation progressive, nourrie de révélations attendues mais confirmées. Mais les non-dits sont bien présents et enracinés et semblent dissimuler au spectateur une grande partie des vérités de cette famille. Desplechin n’hésite pas à jouer avec son sujet et tel un cadeau trop emballé pour lequel l’attente serait insoutenable, il distille avec parcimonie des éléments de scénario aussi riches que frustrants. Mais dans sa quête de rechercher les travers d’une micro-société régie par une figure matriarcale dictatrice, Desplechin réussit à intégrer un élément qui faisait parfois défaut à ses précédents films : l’émotion. Il parvient en effet à capter imperceptiblement des regards, des gestes et une atmosphère palpable dans cette grande maison de Roubaix dont les portes nous sont grandes ouvertes durant quelques jours.
Composant notamment avec une bande originale portant bien son nom, Desplechin peint point par point un tableau de famille au vitriol où les individus finissent par s’imbriquer dans un bouquet final peu illustratif. Il manie avec génie sa mise en scène qui nous fait perdre pieds par instants, nous bouleverse à d’autres mais possède cette bizarrerie constante évoquant à certains moments les œuvres de Paul Thomas Anderson. On ne parle pas ici de film choral, ce serait réduire le thème principal à un genre à la mode mais la facilité avec laquelle le cinéaste arrive à manier le rythme et à définir lentement ses personnages confirme cependant la volonté de ne laisser aucun personnage de côté et de tous les confronter, au moins une fois, à une dure réalité.


On retiendra alors l’extraordinaire re-rencontre entre Chiara Mastroianni et son amour de jeunesse, amis depuis plusieurs années, l’envolée rebelle d’Amalric en plein repas ou sa lettre frontale à l’attention de sa sœur, la peur de mourir de Deneuve, les yeux clos et sereins d’Anne Consigny ou le sourire compatissant de Melvil Poupaud. Desplechin tire le maximum de ses comédiens et le résultat est exemplaire… Usant d’une fine écriture, déclamée avec talent, le cinéaste marque les esprits et confirme qu’à 48 ans, il constitue désormais l’un des fers de lance du nouveau cinéma français. Près de 20 ans après son premier film, Desplechin continue à exorciser ses démons et continue de le faire avec générosité et passion. On ne saurait s’en priver.