La critique d'Excessif

4/5
Affiche Un prophète L'HISTOIRE : Condamné à six ans de prison, Malik El Djebena, ne sait ni lire, ni écrire. À son arrivée en Centrale, seul au monde, il paraît plus jeune, plus fragile que les autres détenus. Il a 18 ans.
D’emblée, il tombe sous la coupe d’un groupe de prisonniers corses qui fait régner sa loi dans la Centrale. Le jeune homme apprend vite. Au fil des « missions », il s’endurcit et gagne la confiance des Corses.
Mais, très vite, Malik utilise toute son intelligence pour développer discrètement son propre réseau ...
Un polar puissant sur un argument simple: comment devient-on un homme?

Un prophète tient du noir lumineux, du fantastique anxiogène, du thriller paranoïaque, du drame introspectif et du miroir social. Sur presque deux heures trente, l’ambition paraît trop gourmande. Pourtant, Jacques Audiard, en pleine possession de ses moyens, décomplexé comme jamais, réussit tout ce qu’il entreprend avec une maestria hallucinante. Le plus surprenant, c’est qu’il excelle dans les audaces, là où d’autres se seraient lamentablement vautrés. Le résultat est d’une puissance visuelle si inouïe et d’une densité narrative si exceptionnelle qu’il gagne à être vu à répétition. Au départ, Malik (l’inconnu Tahar Rahim, une authentique révélation) vient d’entrer en prison pour y purger une peine de six ans. La plongée réaliste dans un univers carcéral oppressant évoque les cercles d’un enfer sur terre où il faut survivre à n’importe quel prix. La différence, c’est le personnage principal qui apprend à devenir plus malin que les autres en simulant l’angélisme pour tromper son entourage. Le lieu qui sert de métaphore des rapports de pouvoirs entre les hommes est divisé en plusieurs clans obéissant à des lois immuables avec des règles et des comportements. La mafia corse, au centré du récit, y est symbolisée par un vétéran à la fois suave et effrayant (Niels Arestrup, déjà figure tutélaire du père dans De battre mon cœur s'est arrêté). Malik devient son fils spirituel, hanté par les visions cauchemardesques d’un homme qu’il a dû tuer pour s’imposer, après avoir planqué une lame de rasoir dans sa bouche. C’est à partir de cet instant que la victime devient une incarnation de la culpabilité. Les séquences oniriques proche de l’abstraction poétique n’apaisent pas le quotidien mais le rendent encore plus invivable. On peut y voir une manière de détourner les codes du film de prison en rendant une conscience morale et une sensibilité à celui que l’on essaye de dominer et dont on cherche à annihiler l’identité.

 

 

Le script, originellement écrit par Abdel Raouf Dafri, déjà scénariste du diptyque Mesrine et retravaillé par la suite par Audiard, échappe à toutes les ornières possibles autour d’un sujet aussi tendu comme la complaisance (tuer provoque des traumatismes), le jugement moralisateur et le manichéisme (personne n’est bon ni mauvais). Au-delà de l’histoire, Un prophète porte l’empreinte d’un cinéaste presque apaisé qui n’a plus peur de ses fantômes, sublime tout ce qu’il capte et regarde une nouvelle fois des hommes tomber. Dès le premier plan, on retrouve cet effet qui caractérise son style consistant à poser une main devant la caméra pour varier la luminosité. D’autres idées visuelles, connues ou inédites chez lui, donnent de l’ampleur au récit, mais la grande surprise réside dans les scènes de fusillade stylisées et plus généralement tout ce qui concerne l’action. A tous les niveaux, Audiard réussit à être plus fluide et lisible même si on avait déjà remarqué une progression vers l’épure entre Sur mes lèvres, dont le scénario prenait des détours plus sinueux, et De battre mon cœur s’est arrêté, qui allait droit au but. Accessoirement, on ne peut s’empêcher de remarquer que le parcours de Malik qui se cherche quelque part entre l’échec et la rédemption rejoint ceux de ses précédents longs. On pense à Romain Duris dans De battre mon coeur s'est arrêté pour le rapport sournoisement complexe au père et la vendetta finale qui le faisait passer derrière le miroir; et à Vincent Cassel, dans Sur mes lèvres, pour la vengeance sur la vie d’un ancien taulard. Allégorie fantastique où un ange devient un démon viril; western social où la prison devient métaphore de la vie; portrait d’un fils qui tue la figure paternelle (Jacques qui s’affranchit de Michel, une bonne fois pour toutes, en devenant un cinéaste hors pair); superposition de l’intime et du collectif où parler de soi devient un subterfuge pour parler des autres, Un prophète s’impose comme le meilleur film de Jacques Audiard.

 

Romain LE VERN

Mag : plus d'actu sur Un prophète

Le verdict des internautes

Total des votes : 42

Les notes des internautes

  •  
    Scénario
  •  
    Réalisation
  •  
    Acteurs
  •  
    Musique

Les meilleures critiques

logAudience