L'HISTOIRE : A la suite de l'explosion d'un avion chargé d'armes au-dessus du Golfe de Guinée, les destins de plusieurs personnages s'entrecroisent : Victor Bornand, conseiller officieux de l'Elysée sur les questions africaines, essaie d'étouffer l'affaire et de régler ses comptes ; Michel Fernandez, ancien barbouze, expédie les affaires courantes de Bornand en éliminant ceux qui le gênent ; Nora Chahyd, jeune inspectrice de police idéaliste et fougueuse, et son supérieur, le désabusé Christophe Bonfils, mènent l'enquête, suite à la découverte d'une « victime collatérale » de Fernandez, l'escort girl Kathryn ; Mado, mère maquerelle qui connaît tout le gotha parisien et qui est la maîtresse de Bornand, tente de savoir qui a tué son employée...
Un vrai grand thriller français
Seulement voilà : le bon peuple n’a pas attendu après ces gens-là et c’est précisément au cours de cet âge de glace de la culture française que des gens comme Eric Valette ont grandi, notamment en découvrant ce qu’il y avait avant et ailleurs. Biberonné au meilleur de la culture populaire (la vraie, pas celle des diffuseurs télé et de la presse branchée), bercé par les films de Sergio Leone, d’Henri Verneuil ou d’Yves Boisset (cinéastes qui ont curieusement été tous honnis par les représentants du système à une époque), Valette, si l’on en croit Une affaire d'Etat, ne fait pas une finalité du matériau de base qu’il utilise et considère les faits historico-politiques dont il s’inspire comme un formidable réservoir fictionnel. Autour desquels il faut donc évidemment construire une histoire, développer des personnages et capter l’attention du spectateur (même si c’est loin d’être une évidence dans nos contrées). Et, en la matière, Valette et ses scénaristes (Alexandre Charlot et Franck Magnier, de retour parmi les vivants après Astérix 3 et Bienvenue chez les Ch’tis) remplissent pleinement leur contrat. Il y a un certain nombre de personnages principaux dans Une affaire d'Etat, aucun d’eux n’est négligé et chacun occupe un rôle important dans la mécanique de la narration, mais cette dernière s’articule principalement autour de trois figures majeures : Bornand, l’homme de l’ombre, celui qui dissimule, qui truque et qui ruse ; Chahyd, la femme de la lumière, celle qui enquête, qui cherche la vérité et qui agit ; et au milieu, en guise de point de jonction qui va renverser le jeu des puissances antagonistes, Fernandez, à la fois homme d’action et homme de l’ombre, qui roule pour Bornand mais qui voit Chahyd se rapprocher de lui de plus en plus (à tous les sens du terme).
A travers ces personnages forts, Valette déploie une certaine éthique de la fiction, qui fait tant défaut à nombre de ses compatriotes et dans laquelle les archétypes parlent directement à l’inconscient cinéphilique du spectateur. D’où une caractérisation aussi sobre qu’efficace, qui pose les personnages au détour d’un détail du décor, d’un geste, d’une réaction, d’une punch-line bien sentie ou même d’un morceau musical. Ainsi, c’est l’utilisation, à la fois intra et extradiégétique, du thème composé par Ennio Morricone pour le western Le Retour de Ringo (Duccio Tessari – 1965), qui sert à dire de manière hyper-cinématographique ce qui se passe entre le personnage de Bonfils (justement gros fan de westerns italiens) et celui de Chahyd. Le morceau de Morricone revient d’ailleurs à plusieurs reprises dans le film, charriant avec lui diverses références italiennes mais rappelant aussi le cinéma du Verneuil des années 70, qui privilégiait également la cinégénie sur la réalité.
Lui aussi fan de western (on croise très fort les doigts pour que son vieux projet Dark Guns finisse un jour par ressurgir), Eric Valette utilise ainsi ce genre pour revivifier celui du thriller politique, filmant ses hauts-fonctionnaires comploteurs dans l’immensité déserte de l’esplanade de la bibliothèque François Mitterrand ou choisissant des axes de caméra bien westerniens lorsqu’il s’agit de montrer un homme qui tombe à terre lors d’un règlement de comptes sur le quai d’une gare. Au passage, il n’y a qu’un véritable amoureux du cinéma de genre pour savoir combien ces genres, loin de tout esprit de chapelle, se nourrissent les uns les autres et s’enrichissent mutuellement. Et pourtant, cette volonté d’élargir l’écran de notre cinéma national ne paraît jamais artificielle dans Une affaire d'Etat, puisque finalement, comme on l’a déjà dit, Valette sait en même temps revenir aux fondamentaux pratiqués par ses talentueux aînés. Dans son film, les dialogues font souvent mouche (à l’hôpital, face à un ancien collègue moribond dont le fiston lui signale qu’il ne supportait plus la morphine, Dussollier lâche d’un air laconique : « C’était pas sa substance préférée, il avait des goûts plus classe… ») et la direction d’acteurs est impeccable de bout en bout. C’est suffisamment rare pour le signaler : ils sont tous excellents, avec une mention spéciale à Thierry Frémont, compact, nerveux, affuté comme une lame de rasoir, et à Jean-Marie Winling, qui campe un chef de la DCRI machiavélique à souhait. La mise en scène, pour une fois, n’est pas étrangère à tout cela puisqu’elle arrive à magnifier toutes ces qualités. Faussement calme et jouant la carte d’un découpage paranoïaque lorsqu’il s’agit de s’introduire dans les alcôves du pouvoir (les bordels de luxe, les bureaux élyséens…), elle sait se montrer percutante lorsqu’il faut descendre dans la rue pour filmer une scène d’action (en l’occurrence, une poursuite nocturne haletante dans Pigalle et Montmartre entre Rachida Brakni et Thierry Frémont).
A l’arrivée, Eric Valette livre un vrai grand thriller français, à la fois jouissif, prenant et faisant preuve de beaucoup de cœur dans sa conclusion, un film qui donne l’impression de ne rien se refuser, malgré son budget plus que modeste pour une production de cet acabit – on parle de 4 millions d’euros et cela ne se ressent qu’à un seul moment, lors d’une scène d’ouverture un peu « cheap » au niveau des effets spéciaux. L’aventure hollywoodienne difficile de Valette a dû lui apprendre beaucoup dans la manière de mettre en valeur son budget, mais l’un dans l’autre, notre homme était déjà comme ça avant de partir là-bas. Souvenez-vous, en 2002, avec Maléfique, il s’était frotté à des conditions de production particulièrement mauvaises, ce qui ne l’avait pas empêché de signer un petit bijou de série B, et accessoirement le meilleur opus de la catastrophique anthologie des Bee Movies. Il était donc temps qu’il rentre au pays pour montrer à tout le monde que la qualité globale du cinéma de genre français, bien souvent assez déplorable, n’est pas une fatalité. Bienvenue à la maison Eric, ça fait un bien fou de te revoir !
Arnaud Bordas
Deuxième partie de notre entretien avec Eric Valette, qui revient ici sur la conception d'Une affaire d'État...