Impressionnant avec
The World, éblouissant avec son diptyque
Dong / Still Life, Jia Zhang-Ke est un des cinéastes contemporains qui comptent. De fait, dire que nous attendions avec force impatience sa dernière réalisation n’est pas peu dire. Et il faut bien reconnaître que
Useless est à la hauteur de notre espérance.
Convoquant à l’instar d’
In Public et
Dong la voie du documentaire pour raconter et l’envers de la mode et de l’industrie chinoises du textile que strass et images masquent souvent trop bien, l’auteur de Xiao Wu Pickpocket aboutit avec une force inattendue à une film dense et saisissant.
USELESSUn film de Jia Zhang-Ke
Avec Ke Ma
Durée : 1h20
Sortie le 6 février 2008 Monstration de la mondialisation, de son ambivalence et de ses défauts via la confrontation et la multiplication des personnages suivis (Ma Ke la styliste et couturière, ses petites mains, ses clients, ses concurrents…),
Useless offre en effet le portrait d’une modiste devenue indépendante et reconnue en tant que chef d’entreprise dans une Chine à l’économie socialiste de marché. Et en faisant cela, il adjoint à cette figure qui se déploie tout en ombres, en creux et en paroles, la coulisse de cet univers, celui du vêtement et de sa vie.
Useless, un film documentaire à portée politiqueAinsi, suivant tantôt Ma Ke s’interrogeant sur son rapport au monde et à la création, tantôt les plus humbles des travailleurs qu’elle emploie, Jia Zhang-Ke nous met en situation de juger ce qu’il montre, tout en brossant l’esquisse d’une Chine des écarts et du progrès dans le contexte d’un monde à conquérir, d’un univers dans lequel sa place est à reprendre. Et c’est cette Chine qui veut concurrencer avec une vigueur toute nationaliste l’Occident en le copiant qui ressurgit, en dévoilant notamment tous ses ressorts, ceux de l’exploitation de la misère, des nombreuses et inépuisables masses laborieuses et silencieuses qui survivent grâce à une économie informelle bien commode.
En cela, la dimension documentaire et politique du film de Jia Zhang-Ke est exemplaire et fait plus que penser à la virtuosité de l’un de ses coreligionnaires de l’Ecole de Cinéma de Pékin, Wang Bing, lui qui avait fait sensation en 2005 avec A l’Ouest des rails. Comme lui, l’auteur de
Platform se contente de montrer et d’enregistrer pour développer son propos. Tout juste insiste-t-il sur la dimension sociale et donc politique de la situation de chacun - sans insister outre mesure -, cela en laissant s’exprimer le montage et le temps qu’il offre à tous, notamment dans l’entrelacs qui fait s’alterner la progression de Ma Ke et le vécu déplorable des ouvriers du textile au quotidien.
Useless ou quand esthétisme, technologie et réflexion formelle servent la critiqueMais plus encore que cela, ce qui ressort de ce film, c’est sa portée esthétique, sa puissance formelle. Point de pellicule avec Jia Zhang-Ke. Tout est affaire numérique dorénavant et le cinéma de demain n’en fera plus l’économie, comme l’a si bien reconnu Francis Ford Coppola ces temps derniers avec L’homme sans âge. Rentré donc dans une nouvelle ère, non sans risques d’ailleurs, le cinématographe mue et ce qu’il offre sous la férule d’hommes comme notre artiste Chinois, tend à grandement évoluer. Et
Useless en est le parfait exemple.
Tourné entièrement comme les précédents opus en numérique, il permet une nouvelle fois à son réalisateur de filmer le monde avec une acuité plus proche encore du témoignage individuel d’où cette impression d’être pleinement immergé dans le quotidien et l’action de ceux qu’ils enregistrent. Dès lors, tout ce qui apparaît à l’écran est nimbé d’une aura vériste qui apporte un poids supplémentaire aux choix du cinéaste de montrer ceci ou cela, de faire durer ici tel plan ou de le couper radicalement. La forme finale en est affectée et le résultat diffère grandement : la vie semble s’exprimer librement et l’écran se fait cadre posé sur un monde complexe, en mouvement, ce qui procure à son spectateur, un regard désireux d’ objectiver le réel entre préoccupations sociale, financière, artistique et politique.
Le numérique, nouvel horizon du cinémaDe fait, ce qui fascine dans les possibilités que permet cette évolution technique, c’est ce qu’en fait un cinéaste qui en a saisi la portée et les implications. Le numérique consent en effet des conditions de tournage, à nulle autre pareille pour qui l’emploie, en modifiant l’approche logistique du filmage, notamment documentaire. Et c’est dans ce nouvel espace à explorer que ce dernier s’engouffre avec avidité et profit en passant par le portrait et une monstration digne d’une fiction, cela pour donner corps et compréhension par l’image au concept consumériste et prédateur d’une mondialisation inique et sans merci.
Ce qui marque alors durant les trop courtes quatre vingt minutes que nous livre Jia Zhang-Ke, c’est sa capacité à réinsuffler dans le documentaire et la captation du réel, tous les apports du cinéma fictionnel et la profondeur critique que tout cinéaste développe en filmant le monde dans lequel il évolue.
Finissant de renouveler et d’épaissir plus encore via le numérique, l’impossible et discutable distinction ontologique entre fiction et documentaire, l’auteur de Plaisirs inconnus fait ainsi progresser avec plus de netteté encore son style et son analyse, en usant de moyens nouveaux, affirmés de
The World jusqu’à
Still Life : ceux de la « caméra stylo » et d’un filmage fait de moult mouvements d’appareil, d’ordinaire réservés à un cinéma classique, celui de fiction.
En effet, Jia Zhang-Ke use dans l’approche qu’il a de ce monde de tissus et d’êtres en souffrance, de mouvements de caméra et de cadrages typiques d’un cinéma plus traditionnel à visée narrative. Faisant assaut de travellings lents et enlevés, osant l’enchaînement plans d’ensemble - gros plans d’objets, de gestes, de mouvements et de personnages, il s’approprie dans l’instant du filmage, le réel et le façonne en même temps qu’il le capte, avec une rare virtuosité. Ainsi, il use des habituelles techniques de monstration de la fiction pour donner un liant sans commune mesure à son propos et construire plus efficacement son impact, sans toutefois amollir la réalité du tableau qu’il dresse. En effet, rendu plus lisible et prenant,
Useless s’avère plus accessible. Et donc plus important.
Grâce à ce dernier film, Jia Zhang-Ke nous conduit, emporté et surpris, avec une aisance originale et une audace jamais démentie vers une approche du monde à la fois plus échafaudée stylistiquement, plus pensée et critique que jamais tout en étant en même temps plus libérée et formellement attirante. Pour être compris et convaincre, il place ainsi son spectateur en position d’acteur, chargé d’investir ce qu’il voit, de l’analyser, tout en lui proposant pour cela l’attrait d’une approche esthétique moderne et novatrice en plus d’accessibilité plus grande, celle d’une trame de cinéma conventionnel.
Cinéma total et d’une incroyable puissance à tous points de vue,
Useless, récompensé par le Grand Prix de la section "Horizons Documentaires" lors de la soixante quatrième Mostra de Venise, est assurément incontournable parmi les films du début 2008. Jalon possible dans la filmographie récente de l’artiste par le parcours qu’il achève de concrétiser depuis
The World, ce métrage impressionne donc tout en augurant d’une promesse faite au médium et à l’avenir, celle du renouvellement de la forme au plus grand bénéfice du propos. Dès lors,
Useless est évidemment à ne pas manquer.