Après l'accueil critique enthousiaste reçu mondialement par
Last Life in the Universe, on attendait beaucoup du nouveau long métrage de Pen-Ek Ratanaruang, devenu l'un des réalisateurs les plus en vue d'un cinéma thaïlandais en pleine explosion. Présenté au dernier Festival de Berlin,
Vagues Invisibles est l'occasion pour le cinéaste de retrouver l'acteur Tadanobu Asano (
Zatoichi), le directeur de la photographie Christopher Doyle (connu pour son travail avec Wong Kar-Wai) et le scénariste Prabda Yoon, une réunion de talents qui avait fait des merveilles dans
Last Life in the Universe. Ce
Vagues Invisibles est-il à la hauteur des attentes ? La réponse est oui, si l'on se laisse porter par l'atmosphère étrange, mélancolique et envoûtante de cette œuvre artistiquement raffinée.
VAGUES INVISIBLESUn film de Pen-Ek Ratanaruang
Avec Tadanobu Asano, Gang Hye-Jung, Ken Mitsuishi, Toon Hiranyasup, Eric Tsang, Maria Cordero
Durée : 1h55
Sortie le 12 juillet 2006
Un soir, Kyôji, chef de restaurant japonais expatrié à Hong Kong, empoisonne la femme de son patron avec laquelle il entretenait une liaison. Exilé par le commanditaire de l'assassinat, qui n'est autre que le patron lui-même, Kyôji prend le bateau pour Phuket. Au cours du voyage, il fait la rencontre de Noï, une jeune femme d'origines coréenne et thaïlandaise qui voyage seule avec son bébé. Séduit, il décide de la revoir mais s'aperçoit bientôt que quelqu'un cherche à le supprimer.Lorsque Kyôji (Tadanobu Asano) assassine en traître son amante qu'il a auparavant laissée s'abandonner une dernière fois aux plaisirs de la vie, on ne peut que s'interroger sur ses véritables motivations et sur les émotions que son acte suscite en lui. En débutant par la scène de meurtre dont découle tout le reste du récit,
Vagues Invisibles semble au premier abord adopter la forme d'un film noir à caractère psychologique, pour mieux glisser ensuite vers une ambiance frôlant le fantastique. Le film nous immerge doucement dans une sorte de rêve éveillé dont chaque élément paraît avoir une profonde signification au regard du sentiment de culpabilité qui ronge le personnage principal.

Dès lors que Kyôji embarque sur le bateau qui le mène à Phuket, tout va de travers : son voyage est marqué par des mésaventures frisant l'absurde traitées sur le ton de l'humour mais dont l'accumulation finit par installer un malaise insidieux. Le meurtrier est-il entré dans un cauchemar ? Est-il observé ou bien sa conscience lui joue-t-elle des tours ? Tout au long du film, son parcours est peuplé de rencontres aussi ambivalentes que symboliques : entre le mystérieux Lézard (Ken Mitsuishi), le moine (Eric Tsang) pourvoyeur d'armes à feu, la jeune maman (Gang Hye-Jung) sortie de nulle part… Chacun semble avoir été placé intentionnellement sur le chemin de Kyôji et
Vagues Invisibles fait parfois penser à ces contes mythologiques dans lesquels les dieux manipulent le destin des humains pour les mener à une issue aussi inéluctable qu'ironique, une dimension allégorique que l'utilisation du décor ne dément pas. Ainsi, les couloirs sombres et labyrinthiques du bateau évoquent autant les Enfers que les chemins tortueux de l'inconscient. Omniprésente dans le film, l'eau s'étend à perte de vue et agit comme une présence insondable qui obligerait les hommes à regarder en eux-mêmes.

En plus de démontrer une fois de plus sa capacité à surprendre et à se renouveler, Pen-Ek Ratanaruang révèle plus que jamais dans ce cinquième long métrage son sens exceptionnel du cadrage et de la mise en scène ainsi que sa maîtrise de la narration. Le réalisateur n'hésite pas à utiliser judicieusement les ellipses mais aussi le hors champ pour stimuler l'imagination du spectateur et donner d'autant plus d'impact à chaque péripétie. De son côté, le directeur de la photographie Christopher Doyle travaille sur les nuances de gris et de vert, sature les couleurs chaudes ou sublime la lumière naturelle.
Compte tenu de la dimension internationale du projet –
Vagues Invisibles a bénéficié de financements japonais, coréens et thaïlandais – on ne s'étonnera pas de retrouver un casting en conséquence. Ce choix s'avère cependant particulièrement bienvenu ici puisqu'il accentue l'impression de solitude que dégagent les personnages, lesquels communiquent d'ailleurs la plupart du temps en anglais. Comme à son habitude, Tadanobu Asano – l'un des meilleurs acteurs de sa génération – révèle une présence extraordinaire dans le personnage tourmenté de Kyôji. Présent sur presque chaque plan, l'acteur porte entièrement le film sur ses épaules et joue de son regard impénétrable pour finalement transmettre avec intensité la détresse de cet homme désarmant, rongé par les remords. Forte du succès de
Old Boy (Park Chan-Wook) et de
Welcome to Dongmakgol (Park Kwang-Hyun), l'actrice coréenne Gang Hye-Jung prête son visage juvénile à la femme-enfant énigmatique que rencontre Kyôji, tandis que l'acteur thaïlandais Toon Hiranyasup se révèle ambigu à souhait dans son rôle de chef de clan tour à tour cynique et bon père de famille.
Plus difficile à appréhender mais non moins fascinant que
Last Life in the Universe,
Vagues Invisibles est de ces œuvres inhabituelles qui secouent profondément sans qu'on l'ait vu venir pour laisser une empreinte durable.