L'HISTOIRE : Un réalisateur taïwanais tourne l'histoire du mythe de Salomé au musée du Louvre. Bien qu'il ne sache ni l'anglais ni le français, il tient absolument à confier le rôle du roi Hérode au comédien Jean-Pierre Léaud. Pour donner à ce film quelque chance de box office, la production confie le rôle de Salomé à une top-modèle de renommée internationale. Mais dès le début du tournage, les problèmes s'accumulent...Visuellement puissant, extraordinairement inventif mais diablement abstrait
Lorsque Tsaï Ming-Liang, l’un des cinéastes asiatiques les plus passionnants de la décennie, a été appelé pour faire partie de la Sélection officielle cannoise, impatience et fébrilité n’ont eu de cesse de se mêler jusqu’à la projection de son dernier film, Visage. Et force est de constater que le résultat, s’il n’enchantera guère les amateurs de cinéma populaire, n’en reste pas moins des plus intrigants du fait de son extraordinaire excentricité.
Entre abstraction, originalité et fascination
Invité par le Musée du Louvre à exercer son regard de cinéaste au sein de l’établissement parisien afin de produire une œuvre d’art qui rentrera dans ses collections, Tsaï Ming-Liang s’est employé à raconter le mythe de Salomé au travers d’une fantasmagorie qui révèle autant son amour pour Truffaut et Léaud qu’une profuse réflexion sur le deuil et l’acte créateur. Or, pour mettre en scène une approche aussi complexe, le cinéaste a choisi un procédé parmi les plus connus : raconter l’histoire d’un film dans le film…
S’il est un long-métrage qui dans la Sélection Officielle, peut rivaliser avec Les Herbes folles, l’expérimental film d’Alain Resnais, c’est assurément Visage. Abscons au possible et visant à développer son propos par le biais d’une narration aussi éclatée que métaphorique, le dernier film que signe l’auteur de The Hole n’aura assurément pas les faveurs du grand public et à dire vrai, fera renâcler nombre de spécialistes. En effet, par manque de contextualisation historique, le spectateur de Visage est bien en peine pour savoir que le cinéaste malaisien s’est enquis de parler de la vie de Salomé en partant du magnifique Saint Jean-Baptiste de Léonard De Vinci.
De fait, lesté par les lacunes d’une trame incomplète, le spectateur s’égare entre les figures féminines des films de Truffaut, le grand Jean-Pierre Léaud et des situations aussi abstraites que symboliquement expressives. Au point de vivre d’ailleurs une véritable expérience de cinéma. Et plus spécifiquement, la plus radicale qu’ait pu jusqu’alors proposer son auteur. Ainsi, bon gré, mal gré, voyage-t-on au milieu des trois lignes directrices que Tsaï Ming-Liang a patiemment composées pour réfléchir à tout ce qui touche à l’art, à l’image et aux représentations.
Représenter et rêver pour créer et mieux se souvenir
Tout d’abord, l’auteur rend hommage à ceux qu’il a aimés et qui ont disparu. En représentant une mère qui décède, il fait écho à la sienne et en multipliant les séquences faisant référence très directement à l’œuvre et à l’homme, il fait planer l’ombre de François Truffaut sur le film. Or, il y parvient avec une certaine habileté en s’appuyant soit sur des éléments concrets (actrices, musique, situations, éléments de décor…), soit sur des apparitions spectrales et fantomatiques.
Ensuite, dédoublant sa première ligne directrice par l’emploi d’une mise en abîme qui fera naître un film dans le film, Tsaï Ming-Liang nous propose une réflexion portant sur la notion de regard et sur la dualité de l’acte créatif. Ainsi, oppose-t-il par exemple celui qui incarne à celui qui est incarné, celui qui regarde à celui qui est regardé. En découle alors une intéressante mise en image des logiques de toute représentation, l’ensemble prenant dès lors appui sur le fait d’obturer les fenêtres, les regards ou de s’appuyer sur pléthores de miroirs et de scènes chantées aussi surréelles que rêvées.
Par conséquent, questionnant son art et le renvoyant tout autant à l’histoire de Jean-Baptiste et Salomé qu’à la peinture de Vinci, Visage incarne littéralement dans sa construction, la réflexion qui lie un auteur à ce qu’il crée, c'est-à-dire ses images, ses envies, ses fantasmes. Intervient alors la troisième ligne directrice du film : l’espace mental qu’il tisse et dans lequel il nous faut entrer. Support de sa réflexion sur le cinéma et l’image, cette dernière voie nous invite par la métaphore du musée que l’on visite, à nous plonger dans les arcanes mêmes de la pensée du réalisateur. Ainsi, tout ce qui apparaît à l’écran est avant tout constitué des souvenirs cinéphilies, des projections et des réflexions de l’auteur. Et cet amalgame nous parvient par le truchement des dédales et couloirs que les personnages traversent et arpentent telles des idées incarnées. Or, digérés et recomposés par sa propre psyché, ces derniers nous parviennent déformés, transformés. On pensera notamment aux scènes d’amour au sensualisme exacerbé qui irriguent le film, aux séquences chantées par Laëtitia Casta ou à celles faisant apparaître Fanny Ardant, Nathalie Baye et Jeanne Moreau. Avec un risque pourtant évident : celui de laisser son spectateur au bord du chemin devant tant de complexité...
In fine, visuellement puissant, extraordinairement inventif mais diablement abstrait, Visage sidère et éblouit autant qu’il déconcerte. En effet, si le film affirme par sa profondeur et son ambition allégorique, une véritable démarche créative, confirmant Tsaï Ming-Liang comme un artiste de notre temps, il n’en demeure pas moins aussi singulier et beau que difficile, voire hermétique.
Laetita Casta est l'une des interprètes du dernier film du réalisateur taïwanais Tsai Ming-liang, Visage. Un film hommage à la Nouvelle Vague française commissionné par le Musée du Louvre, qui ...